Pierre MORIN et Denis Nicolas COTTINEAU - Un périple transatlantique

 

 

Port de Nantes au XVIIIe siècle

 

Né en 1762 et décédé après 1825, Pierre Morin est un Nantais dont le père s’est installé comme marchand droguiste et épicier dans ce port de l’Atlantique. Tout d’abord établi dans la colonie française de Saint-Domingue, il se réfugie ensuite à Philadelphie, en Pennsylvanie, à la suite de la révolte des esclaves, puis rejoint la ville de Savannah en Géorgie où décède son épouse. Il regagne enfin la France avec ses enfants, et sa famille est ensuite attestée sur le sol métropolitain.

Son parcours s’apparente alors à celui de Nicolas Denis Cottineau, l’un des héros de la guerre d’Indépendance américaine, mais aussi une figure emblématique des réfugiés de Saint-Domingue. Plus généralement, leur périple commun illustre alors le circuit , tant culturel que spatial, opéré par une partie de la population coloniale.

Pierre Morin - 1762-ap.1825

Originaire de l’actuelle commune de Donnemarie-Dontilly, en Seine et Marne, le père de Pierre Morin est installé comme marchand droguiste et marchand d’épices à Nantes au cours du XVIIIe siècle. En 1761, il a épousé Anne Aubert, fille d’un marchand de bas au métier d’origine parisienne, également établi à Nantes. Parmi la nombreuse descendance du couple figure donc Pierre Morin, fils aîné de la famille, dont sont ici posées les bases d’une chronique familiale.


Ile de Saint Domingue

Né à Nantes en 1762 et ayant embarqué à une date à préciser, Pierre Morin fils est mentionné à Saint-Domingue en 1791. Cette île des Caraïbes se distingue alors par sa production de café, de canne à sucre et de coton, à l’origine d’une très importante exportation, mais la décennie écoulée vient de poser ouvertement le débat sur la question de l’esclavage. Quoiqu’il en soit de cette prise de conscience, Pierre Morin entre en possession de l’habitation Clonard, localisée à Cavaillon. Comprenant en 1789 « une pièce pour achat de nègres », cet espace avait été précédemment baillé à un autre locataire par le procureur des héritiers Clonard, détenteurs d'une sucrerie. Si l’on ignore l’entière activité ensuite exercée par Pierre Morin, sucre ou indigo en relation avec l'activité paternelle, en ce temps subsiste toutefois le système esclavagiste.

Denis Nicolas Cottineau de Kerloguen - 1745-1808

Après 1790, les tensions idéologiques divisent plus profondément la société et sa classe dirigeante. A Saint Domingue, l’un des colons ouvertement favorable au maintien de l’esclavage est alors Denis Nicolas Cottineau, né pour sa part en 1745 à Nantes. Issu de la noblesse par sa mère, celui-ci est fils de Michelle Marie Andrée Apvril de Kerloguen et du négociant Denis Cottineau. Outre son statut de négociant, Denis Cottineau père est devenu magistrat échevin de Nantes, capitaine de milice bourgeoise et juge consul de la ville (1).


Plaque commémorative - Cimetière colonial de Savannah

Répertorié pour sa part comme officier de marine, Denis Nicolas Cottineau fils participe tout d'abord à la guerre d’indépendance américaine. En 1779, il commande le vaisseau le Pallas, l’un des premiers navires des treize colonies d'Amérique, et obtient la victoire contre les Anglais lors de l’une des premières batailles navales de ce temps. Considéré comme l'un des contributeurs à la fondation des Etats-Unis et faisant figure de héros, une plaque commémorative est érigée en son honneur à Savannah en Géorgie.

Cette intervention navale s’inscrit alors dans le cadre du soutien accordé par la France aux insurgés depuis l’île de Saint Domingue, dont Denis Nicolas Cottineau est également l’un des principaux planteurs. Illustrant la mise en défense de l’île et l’emprise militaire croissante, en 1783, il est témoin au mariage d’un capitaine commandant des chasseurs du régiment d'Agenois, demeurant à Port-au-Prince. Celui-ci épouse la veuve d’un ancien négociant mais aussi capitaine de dragons-milices, demeurant au Fond-Baptiste, l’un des quartiers coloniaux les plus prisés de la paroisse de l’Arcahaye. Ce négociant et officier de milice est alors Brice Armaignac, père de Marie Anne Armaignac, future épouse de Pierre Morin.

Le périple américain


Port de Savannah - 1ère moitié XIXe s.

En 1787, Denis Nicolas Cottineau est plus précisément mentionné lieutenant des vaisseaux du roi, attaché à la 3e division de la 9e escadre des armées navales au département de Rochefort, également capitaine des vaisseaux des Etats-Unis d’Amérique. Le 19 février 1787, il épouse à Nantes Luce Mocquet, née à La Croix des Bouquets, localité de St Domingue. Celle-ci est la petite-fille d’un bourgeois de Nantes et orpheline de résidents du Galet, quartier de Port-au-Prince (2). Trois ans plus tard, naît à la Croix des Bouquets le fils Achille Cottineau, le baptême ayant lieu en présence de Marie Anne Armaignac représentant la marraine, pour sa part domiciliée à Ancenis en Bretagne (3).

Malgré l’instabilité politique croissante et la montée des violences, les familles Morin, Armaignac et Cottineau continuent de résider à Saint Domingue au cours des années 1790. Au plan politique, D. N. Cottineau est élu de la noblesse de Saint Domingue aux Etats-Généraux, défenseur de l’esclavage à Paris au sein du club lobbyiste de l’Hôtel de Massiac. Dans la sphère privée, Marie Anne Armaignac est encore présente à Port-au-Prince en mai 1798.

L’année suivante toutefois, ce réseau de familles alliées a désormais évacué l’île et rejoint la ville de Philadelphie, en Pennsylvanie. C’est dans cette capitale économique qu’en décembre 1799 Marie Anne Armaignac épouse Pierre Morin, en présence de D.N. Cottineau, et y fonde une famille. Le groupe familial opère ensuite un nouveau déplacement vers Savannah en Géorgie, où Marie Anne Armaignac décède en 1807, suivie par Denis Nicolas Cottineau en 1808. Ce dernier déplacement était alors lié à la fondation d’une plantation de coton, sur les anciennes normes coloniales précédemment appliquées à Saint-Domingue.

E. PRACA

 

DOCUMENT - 1798

Domaine Clonard à Cavaillon

Localité à la pointe de l’île de Saint Domingue

 

Voici une description de Cavaillon publiée en 1798. Sur le domaine Clonard de Cavaillon, le locataire est en 1789 le dénommé Pierre Joseph Macé. En 1791, Etienne Berret, cité dans le texte, est procureur des héritiers Clonard et l’habitation (domaine) précédemment occupée par P. J. Macé est alors louée à Pierre Morin.

« (…) Plus haut est l’habitation des pères Dominicains de la Mission. Le 21 Décembre 1731, M. Le Simple, habitant à Cavaillon, leur vendit une habitation de 100 carreaux pour 30 000 livres, & le 21 Février 1739, M. Catulle, habitant Torbec, leur vendit une indigoterie pour 14 000 livres, payées comptant. Un troisième terrain ajouté à ceux-là forme leur sucrerie, qui a 250 carreaux, dont 100 en cannes, & un moulin procuré par des sources qui viennent du côté de la ravine de Nippes et par d’autres sources qui naissent sur l’habitation même. Le sol est très bon. Les Dominicains l’ont affermé à M. Berret l’année dernière avec 84 nègres & 15 mulets, pour 40 000 livres par an. Ils en ont retiré 54 nègres & 15 mulets pour les mettre sur leur habitation de Léogane.

(…) Sur la rive Occidentale & au-dessus de l’habitation Delmas, est la sucrerie Cassignol. Elle a droit à un moulin à eau & à l’arrosement. Vient après l’habitation Boileau, qui n’est guère propre qu’à être une hatte. Enfin la sucrerie Clonard, qui a réuni celle Paris, & qui a un moulin à eau & le moyen d’arroser environ 90 carreaux ».

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SOURCES

Texte documentaire extrait de :

MOREAU de SAINT-MERY L.E., Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle de Saint-Domingue, tome second, Philadelphie, 1798, p.655.

GENEALOGIES en lien

Pierre MORIN, 1762-ap.1825 

https://gw.geneanet.org/perpraca_w?lang=fr&pz=bernard&nz=combemale&ocz=0&p=pierre&n=morin&type=fiche

Denis Nicolas COTTINEAU de KERLOGUEN, 1745-1808 

https://gw.geneanet.org/perpraca_w?lang=fr&pz=bernard&nz=combemale&ocz=0&p=denis+nicolas&n=cottineau+de+kerloguen&type=fiche

Marie Anne Victoire ARMAIGNAC, 1773-1807 

https://gw.geneanet.org/perpraca_w?lang=fr&pz=bernard&nz=combemale&ocz=0&p=marie+anne+victoire&n=armaignac&type=fiche

NOTES

1 - Cf note 2 : mention dans l'acte du mariage du fils Denis Nicolas - Egalement AD Loire Atlantique, Ligné, paroisse St Pierre, BMS 1773, vue 7/13, acte de décès de Denis COTTINEAU n° 57 : celui-ci est décédé le 13-5-1773 à Ligné, son acte de décès daté du 14 le donne "ancien capitaine de la milice bourgeoise, magistrat échevin et consul" de Nantes.

2 - AD Loire Atlantique, Nantes, paroisse St Nicolas, BMS 1787, vues 37-38/214. Il s'agit de l'acte de mariage de Denis Nicolas COTTINEAU, donnant l'information exacte.

3 - La marraine est Michelle COTTINEAU, tante de l'enfant.

POUR EN SAVOIR PLUS

Sur une esclave du domaine Clonard loué à Pierre Joseph Macé : http://www.marronnage.info/fr/lire.php?id=10090&type=