G. UMBDENSTOCK - E. MAS-CHANCEL - Architectes militants

 

Connaissez-vous Gustave Umbdenstock (1866-1940) ? En 1934, celui-ci se présente au terme d’un article comme « Officier de la Légion d'Honneur, Architecte du Gouvernement, Professeur Chef d'Atelier à l'Ecole des Beaux-Arts, Professeur à l'Ecole Polytechnique, Président d'honneur de l'Association des Architectes Combattants ». À cette date, ce praticien fait l’éloge de son confrère Édouard Mas-Chancel (1886-1955), dont les constructions se situent dans les Pyrénées-Orientales. Ce dernier est alors médaillé militaire de la première Guerre mondiale, chevalier de la Légion d’honneur, des liens d’honorabilité unissant ainsi les deux hommes.

Une architecture militante

Mais au-delà de cette affinité patriotique et de récompenses, G. Umbdenstock se fait surtout le pourfendeur du « modernisme » en architecture et le défenseur du « renouveau » d’une architecture « traditionaliste ». Aussi soutient-il l’œuvre de Mas-Chancel bâtie en province comme une œuvre militante, et la qualifie-t-il d’architecture à la fois « saine » et « réconfortante » et de « bel exemple de courage et de volonté ». Ce discours combatif, alors sollicité par Mas-Chancel lui-même, est publié dans la revue du syndicat des architectes des Pyrénées-Orientales en septembre 1934. Fortement teinté d’opinions identitaires et nationalistes, émaillé de termes récurrents tels que : « crise, race, force, santé, folklore, lutte, fierté, conscience et guerre », il rappelle plus largement une position d’ordre politique exprimée par une partie de la population.

Une architecture patrimoniale

Mais depuis lors, les codes architecturaux et le regard porté sur l’œuvre de Mas-Chancel ont changé, et l’arrière-plan idéologique apparaît estompé. Ainsi, au-delà du discours des années 1930, on en retient désormais l’esthétique et le caractère « équilibré » et l’on en souligne, selon un vocabulaire prudent, le syncrétisme et l’harmonie, ainsi que le sens du détail, issu de racines « diversifiées ». En définitive, la spécificité de son oeuvre réside plus simplement selon une analyse contemporaine « dans la création puis dans la théorisation de l'architecture régionaliste roussillonnaise ». L’érosion du temps et des mémoires a ainsi facilité le passage d’une architecture autrefois militante à une architecture désormais devenue patrimoniale. La pierre demeure visible mais se pare donc de nouvelles subjectivités, qu’il appartient à l’historien de décrypter. Et dans un cadre élargi voire décalé, le discours d’Umbdenstock constitue également une étape spécifique, soutenant en termes incantatoires, une œuvre minérale à son sortir de terre.

 E. PRACA

 

DOCUMENT

1934

« Architectes Roussillonnais »

Préface de la monographie des ouvrages exécutés par l'architecte Édouard Mas-Chancel, DPLG

 

« En me demandant de présenter ses oeuvres, mon confrère et ami Édouard Mas-Chancel, s'adresse, me dit-il, à un apôtre convaincu du régionalisme, et à un frère d'armes.

Cette mission de parrainage ne saurait me déplaire, car nous luttons, en pleine crise financière, sociale et artistique, contre tant de mauvais bergers qui déforment le goût de la race française et de la clientèle, qu'il faut bien répondre à l'appel d'un « Maître de l'Oeuvre », franchement régionaliste, et tenir à ses côtés, sur la même barricade.

Il suffit que ce soit dans cette contrée du beau terroir catalan, pour que l'on ait le sentiment d'une race solide attachée à son sol, éprise d'un traditionalisme personnel, dans le cadre du folklore qui assure la force bien stabilisée, avec un accrochage au sol d'où l'on extrait les matériaux de choix pour la consécration de durée et le respect du temps.

Il faut se rendre à l'évidence par la contemplation de ces oeuvres variées, originales, où la personnalité de l'artiste, du créateur apparaît dans la plus saine vision de ce qui est magistralement composé.

C'est un bel exemple de courage et de volonté qui se traduit par l'architecture régionaliste d'Édouard Mas-Chancel.

On y remarque une légère réminiscence de l'art roman qui fusionne avec la souplesse et la liberté imaginative d'un esprit arabe.

Tout cela vibre et joue dans un charme très pittoresque, et certains porches iraient bien se placer dans l'allée des Aliscans, ou sur la place Saint-Gilles, voire de Saint-Trophime.

C'est la beauté de toute architecture de se tenir à côté de si belles oeuvres de notre passé français.

On est surpris et charmé par cette variété pittoresque de la production d'un artiste averti, qui sait infuser un sang nouveau, plus et plus généreux, pour traduire dans un sens moderniste ce qui fit le caractère prenant des plus belles traditions du passé catalan.

Car les oeuvres d'Édouard Mas-Chancel sont modernes dans la juste expression des architectures qui peuvent vieillir, en gardant envers et contre tout, saveur, poésie et verdeur, qui bravent le temps, mais sont consacrées par celui-ci.

Cet ensemble constitue une prodigieuse évocation architecturale dont on ne peut se fatiguer, car la nature elle-même vient apporter son tribut pour orchestrer visuellement la verdure et les fleurs, dans la glorification de la vie la plus saine.

C'est une belle leçon d'un optimisme réconfortant que l'on puise dans l'ambiance de ces cadres construits.

La qualité de l'oeuvre conçue par Édouard Mas-Chancel est d'ordre supérieur. Elle répond aux conditions primordiales des beaux métiers que nul ne peut concevoir sans qu'il en ressorte une noblesse nécessaire à la plus légitime fierté.

La nature des matériaux mis en évidence apparaît comme une condition primordiale de la recherche véritablement artistique du maître de l'oeuvre. On remarque ici le souci professionnel de faire travailler ses collaborateurs d'entreprise à une manifestation saine, dans un accord heureux des diverses expressions d'aspect de ces décors extérieurs et intérieurs.

Une ingéniosité avertie se révèle dans toute composition d'Édouard Mas-Chancel. On devine un apôtre de l'artisanat régionaliste qui donne à chaque exécutant l'optimisme nécessaire pour l'attacher à son travail, en relevant le moral de ceux qui devinent intuitivement que l'oeuvre à laquelle ils participent est saine, réconfortante et plaira à l'occupant. Et celui-ci dégagera, dans une telle ambiance, le sentiment de sa personnalité et la fierté de son indépendance.

Nous ne devons pas léguer aux jeunes générations des cadres architecturaux où l'expédient, le masque mensonger, ne laissent qu'une impression de tricherie, par l'emploi de trompe l'oeil qui suppriment la foi dans la qualité réelle d'une exécution saine.

La beauté n'admet pas l'absence de vérité, et une race ne peut se maintenir en valeur morale qu'à la fréquentation journalière d'une architecture qui lui donne un exemple de tenue, dans un bel équilibre harmonieux résultant de la santé expressive des matériaux et du métier, franchement régionaliste, dont l'architecte est initialement et primordialement l'apôtre convaincu.

Une renaissance architecturale s'affirme, en opposition avec certaines productions misérables dont les laideurs ont provoqué de légitimes protestations.

La clientèle, dont le goût et le jugement artistique sont malheureusement déformés par les faux artistes et les influences étrangères, se ressaisira par la force morale dont les architectes et les artisans régionalistes affirmeront l'impérieuse nécessité.

C'est la qualité et le grand mérite de l'action rénovatrice qu’Édouard Mas-Chancel a osé affirmer dans ses oeuvres, aussi ingénieuses par la composition que par l'expérience d'un praticien averti.

L'homme qui se présente ainsi a droit à un éloge mérité. Il répond à la belle devise du général Gouraud : « Servir la France en paix comme en guerre c'est la plus belle vie. »

Édouard Mas-Chancel répond à cette citation, et on doit admirer dans une même personnalité le soldat dont la médaille militaire évoque une belle page de son existence, et l'artiste dont la Légion d'honneur a consacré la belle conscience et le talent. Dans la lutte que livrent actuellement les apôtres de notre art régionaliste, il méritait plus qu'une préface. En fait c'est une citation de plus à l'Ordre de l'armée pacifique des hommes de métier, conscients de la mission rénovatrice que leur dicte leur conscience. »

Gustave Umbdenstock

 

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BIBLIOGRAPHIE

UMNDENSTOCK Gustave, "Architectes Roussillonnais", in Lo Mestre d'Obres, Revue mensuelle du Syndicat des Architectes des Pyrénées-Orientales, 1ère année, n°4, août-septembre 1934, p.4-5.