Edmund SHARPE - Concession de la mine d’ESCARO-SUD

 

Edmund Sharpe

Edmund Sharpe - 1809-1877

 

Architecte à Lancaster, ingénieur et homme d’affaires anglais, Edmund Sharpe (1809-1877) arrive à Perpignan sous le Second Empire, vers 1862. En 1863, il obtient la concession du chemin de fer de Perpignan à Prades, dans les Pyrénées-Orientales. Cédant rapidement la concession à une société notamment composée de bailleurs de fonds aquitains, il demeure toutefois fermier de la partie exploitée de la ligne, le directeur en étant l’ingénieur Charles Normand.

En 1869, alors que la construction de la voie s’oriente vers la sous-préfecture de Prades, Edmond Sharpe demande et obtient quelques années plus tard la concession de la mine de fer d’Escaro-Sud dans le massif du Canigou (1). Son dossier de concession témoigne du soutien que lui accorde la préfecture de Perpignan et illustre l’intérêt des investisseurs anglais pour les richesses en minerai des Pyrénées.

Débuts de la demande de concession - 1869-1871

Une première demande est faite au nom de Sharpe par Charles Normand, directeur d’exploitation du chemin de fer de Perpignan à Prades, en date du 3 novembre 1869 (2). Le 19 juin 1870 se tient ensuite une réunion extraordinaire du conseil municipal de la commune d’Escaro, en vue de délibérer sur une proposition d’Edmund Sharpe.

Celui-ci souhaite en effet obtenir l’autorisation de rechercher et d’exploiter s’il y a lieu le minerai de fer présent dans les mines et minières pouvant exister dans les vacants communaux de la commune d’Escaro-Aytua. La proposition étant faite moyennant le paiement d’une redevance annuelle de 100 francs et le conseil municipal « n’ayant rien à perdre à accepter [c]es propositions », une délibération favorable est prise en ce sens tant que durera l’exploitation (3).

Cette première étape franchie, Edmund Sharpe dépose lui-même une demande de concession de 120 hectares le 5 juillet 1870 et l’adresse au préfet. Se présentant comme ingénieur demeurant à Lancaster et fermier de l’exploitation du chemin de fer de Perpignan à Prades, il fait élection de domicile à Perpignan, 8 rue Porte d’Assaut, chez l’ingénieur Marie Charles Normand (4).

Malgré la guerre franco-prussienne qui éclate en ce même mois de juillet 1870 et s’achève en début d’année suivante, la procédure suit son cours. Ainsi, deux concessionnaires de mines limitrophes, James Jaume (Escaro-Nord) et Dussard (Escoumps) font respectivement opposition à la demande de Sharpe, en date des 29 novembre et 3 décembre 1870 (5).

Pour sa part, ce n’est qu’au terme de la guerre, en février 1871, soit sept mois après son dépôt de demande, qu’Edmund Sharpe fait entamer des travaux de recherches de minerai, tendant à prouver le bien-fondé de sa demande. Le 29 novembre 1871, il adresse ensuite au préfet une requête demandant à surseoir de quelques mois encore à l’instruction de sa demande :

« Les événements que la France vient de traverser ne m’ont pas permis de donner à mes travaux tout le développement qu’ils auraient pu avoir et qui pourrait être nécessaire pour légitimer en ma faveur l’octroi de la concession que je sollicite. Je viens en conséquence (…) vous prier de vouloir bien surseoir à statuer de quelques mois sur ma demande afin de continuer mes travaux et de les amener à un point tel que l’administration puisse se prononcer en connaissance de cause ».

Le service des mines de Toulouse à qui la requête est transmise émet un avis favorable et propose l’octroi d’un sursis d’un an, dans une lettre adressée au préfet le 14 décembre 1871 (6).

Soutien préfectoral à Sharpe - 1872-1873

Le 3 avril 1872, Sharpe donne pouvoir à l’employé aux mines Cortès-Benazet de le représenter, signe d’une reprise des travaux sur le terrain. Depuis février, il a également entrepris diverses acquisitions foncières sur la commune de Villefranche-de-Conflent, indice de ses projets d’implantation (7).

Le 30 mai de la même année, la division des mines au ministère des Travaux publics à Versailles fait toutefois connaître à la préfecture qu’elle rejette la demande de sursis de Sharpe et demande aux ingénieurs des mines de lui adresser leurs propositions définitives sur sa demande de concession. Depuis son dépôt et le début des travaux, elle estime que le pétitionnaire a eu « plus d’un an pour poursuivre ses explorations, auquel s’ajoute un sursis exceptionnel et anormal obtenu qu’il n’est plus possible de prolonger ».

La préfecture restant muette, le 30 août 1872 Versailles adresse un premier rappel au préfet, les dossiers concurrents ayant été réceptionnés. Un second rappel suit le 14 octobre. Finalement en novembre, le service toulousain des mines et la préfecture émettent l’un et l’autre un avis favorable concernant la demande de concession de Sharpe. Le cabinet du préfet s’apprête alors à adresser à Versailles un véritable plaidoyer, quoique très ponctuel et donc partial, comme en témoigne un brouillon de lettre daté du 25 novembre 1872 :

« Le sol des Pyrénées-Orientales contient des richesses métallurgiques incalculables, mais les habitants du pays dorment sur ces trésors sans aller songer à en tirer parti (…). Les capitaux, produits d’une stricte économie, sont timides de leur nature, et ne cherchent leur placement que dans l’achat d’immeubles et dans des prêts à hypothèque.

Il convient donc de favoriser les étrangers, qui, offrant des garanties sérieuses, viennent s’installer dans le département, pour se livrer à l’exploitation des mines qu’il renferme (…). Jusqu’à ce jour, [ce sont eux] qui ont eu entre leurs mains la direction des plus grandes entreprises : ainsi les deux hauts fourneaux qui fonctionnent dans le département, l’un à Ria, l’autre à Villefranche, sont détenus le premier par M. Dorian, Holtzer et Cie, le second par M. Frèrejean, industriel à Annecy ».

S’y ajoute une présentation du pétitionnaire :

« M. Sharpe…connu depuis près de dix ans dans le Roussillon où il est venu comme concessionnaire de la ligne de Prades, céda quelque temps après sa situation dans cette entreprise, à une société en commandite, et devint le fermier de la partie de cette ligne livrée à l’exploitation. M. Sharpe est très versé dans la connaissance des affaires industrielles. C’est un homme pratique, qui serait très apte à mener à bien une importante entreprise de cette nature (8) ».

Le dossier de demande de concession de Sharpe est finalement réceptionné à Versailles le 6 janvier 1873.

Concession d’Escaro-Sud - 1873-1874


Escaro-Sud : décret de concession - 1874

 

L’année 1873 se passe en examen des demandes et des contestations. Les demandes des concurrents : Arnaud et consorts ; James Jaume (Fuilla), Roux, Frèrejean et Cie (Escaro-Nord), ainsi que celle de Dussard (Escoumps) sont rejetées. Seule celle de Sharpe a donné des résultats intéressants bien qu’il ait été « retardé dans ses recherches par l’abondance des eaux » (9). En août de la même année, un accord ministériel l’autorise à vendre les minerais provenant de ses recherches (10).

Lors de la procédure, la société Frèrejean, Roux et Cie a demandé que soit exclue de la future concession une portion de terrain sur laquelle elle avait porté ses recherches (11). Début septembre, elle pose derechef une réclamation. Les 20 septembre et 13 octobre 1873 est réalisé un dernier rapport du service des mines, suivi le 22 octobre d’un arrêté préfectoral favorable à Sharpe. Celui-ci veille toutefois à ne pas entraver l’exploitation contigüe de la société Frèrejean :

« Considérant que les travaux exercés par M. Sharpe établissent nettement la découverte d’un gîte de minerai de fer concessible.

Considérant au point de vue de l’étendue du terrain à concéder qu’il est juste de restreindre la demande du pétitionnaire de manière à ne pas entraver l’exploitation contigüe des Srs Frèrejean, Roux et Cie… ».

Au terme de l’avis du Conseil Général des mines le 12 novembre 1873, suivi d’une ultime réclamation de Frèrejean et Cie en mars de l’année suivante, un décret présidentiel du 9 avril 1874 accorde finalement à Edmund Sharpe une concession de mines de fer à Escaro. D’une superficie de 102 ha, un peu réduite par rapport à la demande d’origine, cette nouvelle concession prend le nom d’Escaro-Sud (12).

Une concession écourtée

Le décret de concession est réceptionné à Prades le 22 mai 1874 par Cortès-Bénazet, suivant le pouvoir que lui avait accordé Sharpe deux ans auparavant. Placé comme régisseur et directeur de la concession, celui-ci procède rapidement à l’acquisition de pièces de terres à Escaro (13) visant à assurer en premier lieu la desserte de la mine. Datant de 1875, le dossier de demande de construction d’un chemin de fer minier d’Escaro à Joncet, qui a été conservé, atteste de cette initiative (14).

Un bornage de la concession a lieu en septembre 1877, complété l’année suivante et en définitive, le dossier d’Escaro-Sud témoigne de la procédure courante comprenant travaux de recherches de minerai, vente de leur produit, concession, bornage et exploitation. Un cahier des charges très précis accompagne toutefois le décret de concession, dont un article indique que l’extension des travaux sous le village d’Escaro-Sud peut être refusée par le préfet « s’il est reconnu que l’exploitation peut compromettre la sûreté du sol, celle des habitants ou la conservation des édifices (15) ».

Depuis sa demande de 1870 et hormis ses affaires industrielles, Edmund Sharpe, architecte de formation, apparaît pour sa part plus préoccupé ces dernières années par ses voyages d’études et ses publications spécialisées en histoire de l’art. Après une excursion effectuée dans le nord de la France en 1874 et une autre en Charente en 1875, il décède à Milan le 8 mai 1877, à l’âge de 68 ans, au cours de l’un de ses voyages en Italie (16).

Ce décès survenant trois ans après l’obtention de la concession, les cinq enfants d’Edmund Sharpe, seuls héritiers, obtiennent en 1878 un prêt de 100 000 francs auprès de la société financière Gambus et de Martin, à Perpignan (17). La concession passe ensuite à la concurrence et notamment en 1885 à la société Jacob Holtzer et Cie. La mine est ainsi vendue par Francis Sharpe, représentant ses frères et sœurs, au prix de 520.000 francs. L’acte de vente est passé chez Me Masson et collègue, notaires à Paris, le 15 juin 1885, attribuant ainsi une valeur financière de la concession d’Escaro-Sud (18).

A noter toutefois : en juillet 1872 avait été fondée à Agen, par les financiers concessionnaires de la ligne de chemin de fer de Perpignan à Prades, la Cie des Aciéries, Fonderies et mines du Canigou, au capital de 7 500 000 francs. Celle-ci devait demander, entre autres, la concession d’Escaro-Sud, mais il n’en existe pas trace au ministère des Travaux publics. Reste donc à préciser les relations comptables, si elles existent, entre Edmund Sharpe et la société précitée (19).

E. PRACA

NOTES

1 - CADE Michel, Histoire d’un réseau ferroviaire, Perpignan, ADPO, 1995.

2 - ADPO, 8S96, Escaro-Sud, dossier de concession : source principale de l’article.

3 - DRIRE, Autorisation d’exploiter les vacants communaux d’Escaro accordée à E. Sharpe en 1870, moyennant une redevance annuelle de 100 F. A noter : accordée pour une durée indéterminée, celle-ci est réglée au même taux jusqu’en 1937 selon relevés de comptes figurant sur le document.

4 et 5 - ADPO, 8S96, mentions in décret de concession du 9-4-1874.

6 - ADPO, 8S96, lettre au préfet des Pyrénées-Orientales le 14-12-1871, émanant du service des mines de Toulouse.

7 - ADPO, 3E47/55, étude de Me Charles de Lacroix, not. à Prades, actes n°57 du 5-2-1872, n°106 du 5-3-1872, n°142 du 3-4-1872, n°435 du 17-12-1872 : achat d’un domaine, de terres, de vigne.

8 - ADPO, 8S96, brouillon de lettre, cabinet du préfet des Pyrénées-Orientales, 25-11-1872. Le rapport local du service des mines date des 5 et 8-11-1872.

9 - ADPO, 8S96, le ministère des Travaux Publics demande au préfet où en est l’évolution des recherches, lettre de Paris le 29 mai 1873.

10 - ADPO, 8S96, Escaro-Sud, dossier n°262, accord ministériel le 22-8-1873.

11 - ADPO, 8S96, lettre du ministère des Travaux publics, division des mines, à Paris le 23-7-1873.

12 - ADPO, 8S96, Escaro-Sud, décret de concession du 9-4-1874 et 2001PER290, Bulletin des lois n°700, p.136, décret n°5000 du 9-4-1874.

13 – ADPO, 3E55/77, étude de Me Gay, notaire à Olette, actes n°12877 du 17-4-1874, des 8-9-1874 n°12980, 12981, 12982, du 9-9-1874, etc. jusqu’à fin 1874.

14 - ADPO, 8S96, Escaro-Sud, demande de construction d’un chemin de fer minier, dossier n°328.

15 – Source : DRIRE.

16 - SILVEYRA John, Edmund Sharpe, 1809-1877. A Lancaster architect, entretien et opuscule en anglais transmis en 1999, p.8-12. Egalement mention du décès in ADPO, 8S98, rapport de l’ingénieur des mines Viéra, Toulouse, le 25-1-1897.

17 - Etude de Me Edmond Tarbouriech, dossier n°87, acte n°2966 du 9-12-1878 et annexes. Enfants : Francis Sharpe, ingénieur, Edmond Sharpe, industriel, Emily et Catherine Sharpe, majeures sp., Alfred Sharpe, avoué, tous domiciliés à Lancaster, ayant donné procuration à John Spiers Baker, not. à Liverpool. Témoins à la procuration: Edouard Graham Paley et Henry Paley, architectes à Lancaster. Mandataire : G. Pallarès, avoué à Prades.

18 - ADPO, 8S92, 8S98 et 8S100. En 8S98, selon le bordereau d’envoi des pièces au ministère des Travaux publics, la concession a été cédée par les héritiers Sharpe pour environ 520 000 francs, y compris les immeubles, à Paul François Marc Antoine Ménard, représentant la société Jacob Holtzer et Cie.

19 – ADPO, 3U589, constitution de la société.

BIBLIOGRAPHIE

PRACA E., Contribution à l’histoire de l’industrie minière et métallurgique dans les Pyrénées-Orientales, DEA, Université Paul Valéry, Montpellier.

EN LIEN

Cet article nous a permis de compléter la notice biographique d'Edmund Sharpe, sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Edmund_Sharpe.

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., SOUCHE M., "Industrie métallurgique et protestantisme dans les Pyrénées-Orientales : l'exemple des sociétés Holtzer à Ria (1859-1909)", Domitia n°5, Acteurs, tendances et contestations de l'économie contemporaine en Méditerranée Occidentales (XIXe-XXe s.), CRHISM-EA 2984, Université de Perpignan, 2004, p.73-107.

Sur les associés d'Edmund Sharpe, en anglais :

https://en.wikipedia.org/wiki/Sharpe,_Paley_and_Austin