Encre de la PETITE VERTU - Origine des propriétés

 

L’encre de la Petite Vertu est demeurée célèbre grâce à la littérature et à son appellation, mais quelle en est la succession des propriétaires ? Fabriquée à Paris du 18e au 20e siècle, cette encre est la propriété des importantes familles Guyot et de la Renaudière, puis elle intègre une société spécialisée dans la fabrication des cirages et de leurs contenants. Elle entre dès lors dans un relatif anonymat dont l'histoire, la généalogie et la documentation permettent toutefois de l'en tirer. Ajoutons, pour la justesse du sujet, que l'encre de la Petite Vertu existait avant 1755, mais que les propriétaires de cette période n'ont pas encore été étudiés.

Période 1755-1820 - Propriété de la famille Guyot

 


Marchand d'encre ambulant - 1821

Une première période relativement bien documentée court de 1755 à 1792. Le  17 novembre 1755, Jean Baptiste Paul Maupinot vend en effet au dénommé Jean-Jacques Guyot le « secret de fabrication de l’encre de Petite Vertu »[1]. Vers cette période, ce dernier devient successeur des sieurs Vincent et Maupinot, dans la propriété de la manufacture du même nom, située rue des Arcis à Paris, vis-à-vis de la rue Saint Jacques de la Boucherie[2]. Celle-ci est ensuite transférée rue du Mouton, vis-à-vis du St Esprit, place de Grève[3]. En 1773, Jean-Jacques Guyot, négociant de cette encre, est mentionné en concurrence avec le dénommé Royer, marchand de papier[4]. Jean-Jacques Guyot décède en 1792, et avec ce décès s’achève la première période documentée de l’Encre de la Petite Vertu, caractérisée par la durée et la stabilité de sa propriété. A noter qu’outre cette manufacture, ce négociant était également propriétaire d’une fabrique « de toutes sortes de cires de Hollande et d’Espagne[5] ».

Entre 1792 et 1820 environ, se confirme ensuite la poursuite de la propriété entre les mains de la famille Guyot. Du mariage entre Jean Jacques Guyot et Louise Poudret (1755), est en effet issu Edme Jean Louis Guyot (1762-1827), dont l’entreprise est connue sous les initiales de E.J.L. Guyot. Du mariage de ce dernier avec une demoiselle Verneuil (1791), sont à leur tour issus plusieurs enfants, dont Adèle née en 1795 et Marie Sophie Joséphine née en 1796. Durant cette période, E.J.L. Guyot et les frères Tardif sont mentionnés négociants de l’encre de la Petite Vertu : Marie Sophie Guyot est en effet l’épouse de Jean Baptiste Tardif qui décède 5 rue du Mouton à Paris en 1817 à l’âge de 25 ans. Celle-ci se remarie quelques années plus tard, et quitte ensuite Paris pour s’installer à Die, dans la Drôme. Quant à Edme Guyot, il est recensé dans les Almanachs de Paris en 1816 et 1817 comme papetier, fabricant d'encre et de plumes, 5 rue du Mouton et 11 rue de la Paix.

Période 1820-1897 - Propriété de la famille Lanon de la Renaudière

 


Encre de la Petite Vertu - Rue de Rivoli - Paris

A compter de 1820, la manufacture passe de la famille Guyot à une famille alliée, celle des Lanion de la Renaudière. En 1810, Adèle Guyot (1795-1868), sœur de la précédente, a en effet épousé Philippe Lanon de la Renaudière (1781-1845), fils d’un gendarme de l'ancienne garde royale de Louis XVI. Magistrat puis président du tribunal de Vire dans le département du Calvados, celui-ci quitte la magistrature en 1820 et s’installe à Paris où il se porte acquéreur de la manufacture d’encre cédée par son beau-père. Il s’y fait également connaître comme géographe - il est l’un des fondateurs de la Société de géographie - auteur et bibliophile. Ce changement de propriétaire est mentionné dans un article de presse, car en cette période de transition, la pression de la concurrence oblige à préciser que le fonctionnement et la production de la manufacture demeurent inchangés[6]

Après le décès de Philippe Lanon de la Renaudière en 1845, son fils cadet Ferdinand (1816-1886) poursuit la fabrication de l’encre de la Petite Vertu[7]. Lors de la succession, se manifeste notamment la concurrence avec l’encre de la Grande Vertu, créée dans le voisinage par les fabricants Béranger et autre Guyot[8]. Au début du Second Empire et dans le cadre des grands travaux haussmanniens, la manufacture change ensuite d’adresse, comme annoncé dans la presse : « Messieurs les rédacteurs, vous vous êtes trop pressés d’annoncer la mort de l’encre de la Petite-Vertu ; elle vit encore, Dieu merci, quoiqu’elle ne demeure plus rue du Mouton …». L’article précise alors avec pittoresque comment « pour la forcer à aller chercher un asile ailleurs, il n’a pas fallu moins qu’un cataclysme, la démolition totale de la rue ». De fait, « la rue du Mouton s’est tout simplement fondue dans la rue de Rivoli qui l’a avalée … Je suis présentement dans le ventre de la baleine, comme Jonas », ajoute l’article, daté de 1852[9]. La manufacture est dès lors et durablement localisée 62 rue de Rivoli.

Période 1901-1936 - Cie française de ferblanterie, cirages, encres et produits d’entretien


Victor Robin - Administrateur-délégué

Trente ans plus tard, en 1882, le propriétaire Ferdinand de la Renaudière, âgé de 66 ans, décide de vendre son fonds de commerce. La cession doit se faire au prix de 80 000 francs à Joseph Gardot, fabricant d’encre à Dijon, qui en a programmé le transfert à la Société des Encres et Produits Chimiques de Dijon, moyennant l’attribution de 55 actions. Mais J. Gardot refuse finalement la transaction et la vente est annulée[10]. Ferdinand Lanon de la Renaudière décède en 1886 à la survivance de son épouse, Caroline Dufay (1822-1897). Dans l'intervalle, l'encre de la Petite Vertu est cédée à la famille Houtret, fabricant de vernis et cirages puis revient finalement à la Compagnie française de ferblanterie, cirages, encres et produits d’entretien, société anonyme constituée en 1901 au capital de 2 300 000 francs.

Historiquement, cette dernière entreprise a donc pour origine la Maison Bernard Houtret fondée en 1830 et située rue des Capucines puis rue Jean Jacques Rousseau à Paris (1870). De 1872 à 1886, la maison est reprise par sa veuve née Esther Milliaud, puis par son gendre Alphonse Houtret jusqu’en 1892. La veuve de ce dernier lui succède à son tour, avec la collaboration de son gendre Vincent Robin, qui en devient propriétaire à compter de 1900. Dans l'intervalle, la maison a joint à la fabrication de vernis, cires, cirages pour chaussures, harnais, capotes, attelles de toutes sortes, celle l’encre de la Petite Vertu dont elle possède la formule. EN 1901, Vincent Robin devient administrateur délégué de la société fondée cette même année[11].

Enfin en 1914, l'encre de la Petite Vertu existe toujours sous la marque historique "E.J.L. Guyot", selon la réclame d’un annuaire du commerce. La manufacture a quitté Paris et la rue de Rivoli à une date à préciser. Elle est alors située 58 à 62 boulevard National à Clichy-la-Garenne, commune du département de la Seine en cours d’industrialisation[12]. La société existe encore à la même adresse dans l’entre deux guerres, avec un capital réduit à 500.000 francs[13]. Enfin, comprenant 60 ouvriers lors des grèves de 1936, l’usine est située rue Henri Barbusse à Clichy[14].

Conclusion

En conclusion, la fabrication des encres relève d'un secteur d'activité élargi comprenant de longue date la distillation des vernis et la fabrication des cirages et produits d'entretien. L'histoire prolongée de l'encre de la Petite Vertu tient pour sa part au succès de son appellation, mais aussi à l'interaction de ses propriétaires avec d'autres secteurs d'activité : ainsi la fabrication connexe de récipients en grès puis la ferblanterie, évoquées en filigrane, mais aussi et surtout l'industrie papetière servant de support à l'écriture, et dans laquelle la famille Dufay, bien qu'à peine évoquée ici, joue un rôle économique éminent.

E. PRACA

NOTES

La plupart des références citées proviennent de la consultation de "Gallica"

[1] AN - Etude Me Jean Andrieu, notaire à Paris.

[2] Mercure de France, vol.2, 1757 - Localisation précisée in Archives du bibliophile, Anatole Claudin, 1905/01 (SER9,A45,N368)-1905/02, p.26, extrait de notice 22481 : « Sentence rendue en la chambre criminelle du Châtelet de Paris en faveur du sieur J.-J. Guyot, ayant le secret et tenant la manufacture de l’encre de la Petite Vertu, établie rue des Arcis, vis-à-vis de la rue St Jacques de la Boucherie, contre Louvet et Nicolas Berot, 1759, 4p. »

[3] Affiche, annonces et avis divers, 1771 - La première enseigne se présentait sous forme de rébus : elle était verte, de petite taille et représentait la lettre « u » : c’était « la petite verte u ».

[4] BNF

[5] Gazette du commerce, 19-9-1772.

[6] Journal de Paris, supplément, Bulletin du commerce n°117 du samedi 29-9-1821, p.468

[7] Jean-François Lanon de la Renaudière, frère de Ferdinand, choisit pour sa part la voie du dilettantisme et des lettres. Il décède en 1862 dans la station thermale d’Amélie les Bains (Pyrénées-Orientales), où il était en cure à l’établissement de bains du docteur Pujade.

[8] Note de 29 p. imprimerie G. Gratiot, 1847.

[9] L’Argus : revue théâtrale et journal des comédiens…13-1-1852.

[10] Jugement tribunal Commerce de la Seine, Paris, 20-9-1882.

[11] Le Panthéon de l’Industrie, 27e année, 1901, p.8-9, article « Une Manufacture de cirages et d’encres ». La 1ère usine de Bernard Houtret se situe à Villejuif, puis en 1887 un immeuble est construit à Boulogne Billancourt. Déclarée en faillite en 1902, la société perdure cependant. Les familles Houtret et alliées sont orig. du Vaucluse (Juifs du Pape) et du Gard. La famille Houtret est déjà mentionnée propr. de l'encre de la Petite Vertu in Annuaire Didot Bottin, Paris et Seine, 1896 p.1446: "E.J.L. Guyot (A. Houtret-Bernard), seule et ancienne manufacture des encres noires et de couleur connues depuis 1692 sous le nom d'encres de la Petit-Vertu, médailles à toutes les expositions, r. de Palestro,9".

[12] Annuaire du commerce, 1914.

[13] Facture à en-tête, 1923 : siège social, bureaux et usines, 58 à 62 bd National à Clichy.

[14] Le Petit Journal, 4-6-1936.

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POUR EN SAVOIR PLUS

Généalogie en lien sur Geneanet : cliquer sur les noms figurant en gras dans l'article.

Sur Paul CHAMPION, chimiste, cousin de Caroline DUFAY, article en lien : http://amis-de-paulilles.fr/index.php/administration-usine/patronat/148-paul-champion-1838-1884-photographe-et-chimiste-de-la-dynamite