Ets de Chefdebien à Perpignan - Usines de Prades et de Maillole - Exercice 1914-1915

 

 

En 1914 dans les Pyrénées-Orientales, l’ensemble industriel des établissements de Chefdebien comprend d’une part une usine de produits chimiques à Prades, une carrière de talc et un domaine forestier situés sur le piémont pyrénéen, d’autre part une briqueterie, une carrière d’argile, un atelier de wagons-réservoirs et un domaine viticole à Perpignan. Le tout est constitué en une société dénommée société des Usines de Prades et de Mailloles. Le 2 février 1916, celle-ci établit le bilan de son premier exercice portant sur les temps de guerre, autrement dit les années 1914-1915, après le départ des ouvriers pour le front. 

Dans le détail, les usines ont été brusquement arrêtées à la déclaration de guerre, puis leur fonctionnement a repris après un chômage de neuf mois, courant du 1er août 1914 au 1er mars 1915. A compter de 1915, la tuilerie-briqueterie perpignanaise bénéficie d'importants marchés de fournitures de briques avec les services de l'artillerie. La société dispose par ailleurs d’un embranchement particulier de chemin de fer. En vertu du contrat renouvelé en 1913 avec la Compagnie de chemins de fer du Midi, elle bénéficie de l’aménagement et la vente de terrains autour de sa gare de marchandises et compte sur cet investissement après guerre. Le parc de stationnement des wagon-foudres fonctionne pour sa part au ralenti, l'intendance militaire ayant prononcé la réquisition des wagons-foudres. Le domaine viticole perpignanais est en définitive celui qui a le plus souffert de la pénurie de main-d’œuvre.

A l’usine de Prades la main d’œuvre ouvrière a été réorganisée pour assurer la fabrication. La campagne de vente 1915 apparaît réussie, la société vendant en effet sa production de poudre cuprique au nouveau cours du sulfate de cuivre, dont les tarifs ont connu une notable augmentation avec la guerre. Dans le massif du Canigou, la carrière de talc du Caillau a pour sa part été fermée après un essai de réouverture, faute d'ouvriers mineurs. Ceux-ci sont en effet retenus dans les mines de fer de la région dont la production est réservée pour la guerre. A Perpignan, l’entreprise indique qu’elle compense le manque de personnel par l’importation de main d’œuvre espagnole, permettant une reprise de fabrication anticipée sur celle d’autres régions.

En résumé, selon la société, les premiers temps de guerre n’occasionnent pas de troubles graves aux entreprises de Chefdebien. Suivant le bilan de 1916, les difficultés de réapprovisionnement en matières premières, la réduction des transports par voie ferrée, et la pénurie de personnel ouvrier, gênent sans doute l’entreprise, sans toutefois la paralyser. Du reste, en prévision de la réouverture possible de ses usines, celle-ci a accumulé dès la fin de 1914, diverses réserves de matières premières, qui lui viennent en aide lors de la remise en route industrielle. Dès lors, en février 1916, la société est en mesure de procéder à une distribution de bénéfices, d’un montant minimal de 50 000 francs à ses actionnaires.

E. PRACA

 

DOCUMENT

Usines de Prades et de Maillolle

Compte rendu de l'exercice 1915

2 février 1916

 

" La clôture des comptes pour l'exercice 1915, qui aurait dû, suivant l'habitude, être effectuée le 31 octobre dernier, a dû être ajournée par suite de retard dans la mise à jour des écritures, faute de personnel comptable, jusqu'à fin décembre.

L'exercice qui vient de s'écouler, comporte donc 14 mois, du 1er novembre 1914 au 31 décembre 1915.

Les événements de la guerre n'ont pas apporté, au cours de l'exercice écoulé, de troubles graves à nos industries.

Les difficultés de réapprovisionnement en matières premières, la réduction des transports par voie ferrée, et la pénurie de personnel ouvrier, nous ont sans doute sérieusement gêné, mais non point paralysé.

Du reste, en prévision de la réouverture possible de nos usines, brusquement arrêtées par la déclaration de guerre, nous avions accumulé dès la fin de 1914, diverses réserves de matières premières, qui nous ont été d'un grand secours, lors de la remise en route.

Pareillement, au point de vue main-d'oeuvre, le voisinage de la frontière espagnole, nous procura quelques avantages ; de sorte qu'au début de l'année, nous pûmes rouvrir nos usines, alors que l'industrie privée dans le pays, était encore presque entièrement immobilisée.

Usine de Prades

« Dès les premiers jours de 1915, nous nous sommes occupés de faire à Prades une tentative de réorganisation, avec un personnel réduit, afin d'assurer la campagne de vente.

La fabrication a été reprise en mars, sur une échelle réduite, et s'est poursuivie depuis, sans interruption. Nous avons pu ainsi manufacturer et écouler durant les campagnes de traitement de 1915, environ 32 000 sacs de poudre C.[1], ayant produit la somme de 478 517,95 frs.

À l'heure actuelle, nous avons déjà reconstitué nos réserves en vue de la saison de traitement de 1916, et nous avons acheté à cet effet de septembre à fin décembre dernier, 245 tonnes de sulfate de cuivre à un prix de base moyen de 80,45 frs., très inférieur par conséquent au coût prohibitif actuel.

Ce tonnage de sulfate de cuivre, joint à un solde de matière, fabriquée ultérieurement à la période de traitement de 1915, porte notre stock à 30 000 sacs environ, dont le prix de vente a été majoré proportionnellement au cours du sulfate de cuivre.

Nous avons estimé en effet prudent, en présence de la situation anormale du marché des sulfates, de limiter nos achats de sels de cuivre, aux engagements de nos agents de vente.

Actuellement, le chiffre de marchandises que nous avons indiqué ci-dessus, semble devoir être dépassé par les demandes que nous recevons, de sorte que nous serons sans doute conduits, dans le courant du printemps, à réaliser un marché supplémentaire de sulfate de cuivre.

Nous ne voulons engager à Prades, en 1915, aucune dépense nouvelle.

Nous rappelons pour mémoire l'installation mécanique de séchage de talc que nous avons signalée dans le compte rendu de 1914.

Cette installation a été mise en marche, elle fonctionne de façon satisfaisante. Elle permet, malgré son agencement primitif actuel, de réaliser des économies sérieuses dans le séchage du talc.

Nous dirons toutefois, que cette installation devra être ultérieurement complétée par un appareillage d'élévation et de triage automatiques, de la roche à sécher, dans un but de simplification de manutention.

La crise de la main-d'oeuvre se fait sérieusement sentir à notre usine de Prades, depuis l'appel des dernières classes. Nous travaillons dans des conditions fort pénibles, et avons dès à présent à envisager le recrutement extérieur du personnel indispensable. Cette mesure aboutira à une majoration générale des salaires, déjà fort élevés. 

Carrière du Caillau

Un essai de réouverture de nos carrières de talc, en juin dernier, n'a pas donné de résultats, faute d'ouvriers mineurs. Ceux-ci sont retenus dans les mines de fer de la région dont la production est réservée pour la Guerre.

Nous avons dû fermer les chantiers pendant une quinzaine de jours qui furent consacrés uniquement à l’aménagement de la carrière, sans que nous essayons pu extraire du talc.

Dans l'état actuel des choses, nous ne prévoyons pas la possibilité de les rouvrir avant la fin des hostilités. De trop gros sacrifices seraient en effet nécessaires pour maintenir à l’effectif voulu les ouvriers, recevant déjà de hauts salaires dans les mines.

Nos réserves de talc sur parc ou en trémies, ne dépassent pas 3500 tonnes à l’heure actuelle.

Ce stock sera entamé pour parfaire nos besoins sur 1916.

Nous devons donc dès à présent nous prémunir contre le manque de talc qui résultera du chômage de nos carrières. Des pourparlers sont engagés dès à présent avec une société exploitant un important gisement dans l'Ariège.

Maison ouvrière

L'achèvement de la maison ouvrière, construite en 1914, au voisinage de nos carrières de talc, n'a pu être réalisée non plus, faute d'ouvriers maçons. Les précautions ont été prises pour protéger cet immeuble contre les intempéries, jusqu'à ce que nous puissions achever la construction.

Transport du talc

A l'expiration prochaine du contrat d'exploitation de notre domaine forestier de Cobazet, viendra également à terme, sauf prorogation de durée, le traité de transport du talc de nos carrières du Caillau, lequel transport est assuré actuellement par nos acheteurs de bois, et emprunte actuellement, sur une portion du trajet des carrières à l'usine, un câble aérien établi en vue de l'enlèvement des bois.

Nous rappellerons qu’à l'origine, le talc était descendu des carrières, par voie Decauville, sur un parcours de 17 kilomètres, jusqu'à une station de montagne, dénommée « Estardé », et en second lieu par charrette jusqu'à notre site, sur un chemin qui est actuellement détruit. Nous aurons alors l'alternative, aux termes du traité de transport ci-dessus, soit de faire le charroi du talc de bout à bout par charrette, en empruntant le chemin de grande communication n° 14, de récente création, soit d'utiliser l'itinéraire actuel, c'est-à-dire le câble aérien appartenant aux acheteurs de bois.

Dans le premier cas, nous aurons à construire un raccordement depuis nos carrières jusqu'au chemin de grande communication n° 14, coût : 20 000 francs - longueur de raccordement 1850 mètres.

Nous aurons aussi à établir des trémies de dépôt pour recevoir le talc destiné à être chargé sur charrette.

Dans le deuxième cas, nous aurions, soit à louer le câble appartenant aux exploitants de bois, soit encore à l’acheter avec toutes ses dépendances, trémies, locomotives, etc...

Il n’a pas été engagé encore de pourparlers sur cette question, avec la Société exploitante, dont le contrat expire le 1er mai 1916.

L'exploitation de cette société a été interrompue par la guerre, nous espérons, en échange d'une prorogation de contrat, qui ne serait aucunement dommageable au domaine forestier, obtenir quelques concessions pour l'usage ou la cession du câble aérien qui nous intéresse.

Reboisement

La mise en défends du domaine de Cobazet, interdit depuis trois ans au bétail, porte ses fruits.

Le reboisement naturel se poursuit avec rapidité, sans obstacle, dans toute la propriété.

Point n'est besoin d'appeler l'attention sur les avantages de cette reconstitution.

Briqueterie

Après un chômage de neuf mois, du 1er août 1914 au 1er mars 1915, nous avons pu remettre notre briqueterie en route.

La production de l'usine est demeurée moyenne jusqu'en octobre dernier, date à laquelle ont été conclus d'importants marchés de fournitures de briques avec les services de l'artillerie. Ces marchés, qui portent sur plusieurs millions de produits, sont actuellement en voie d'exécution. Ils absorberont la presque totalité de la production de notre usine, jusque vers la fin du 1er semestre 1916, sauf nouveaux contrats.

L'industrie céramique bénéficiera dans notre pays de gros et longs débouchés après les hostilités, et nous ne croyons pas qu'il faille craindre de ce fait, pour notre usine, l'extension probable des moyens de production des usines régionales existantes, ni même la concurrence des nouvelles usines qui s'établissent déjà en prévision de cette période de prospérité.

Les remaniements, dans le matériel mécanique de notre propriété, que nous avions le projet d'exécuter dans le courant de l'année écoulée, ainsi qu'il était prévu dans notre dernier compte rendu, ont pu être remis, pour le double motif de l'extraordinaire renchérissement des fontes et aciers, et de l'abondance des commandes de briques qui nous obligent à mettre en oeuvre tous nos moyens d'action.

Nous avons subi à notre usine quelques pertes en 1915, à la suite d'une sérieuse inondation survenue le 25 octobre dernier. Malgré les précautions qui furent prises en vue de limiter l'envahissement des eaux, nous avons subi une perte de près de 300 000 briques et avons à enregistrer de ce fait, une perte de 6000 frs.

Chantiers annexes - Déblais

Les travaux d'aménagement de nos chantiers d'extraction de terre, se sont poursuivis avec satisfaction, pendant la majeure partie de l'année 1915. D’assez importantes avances de fonds, qui ont dépassé nos prévisions primitives, par suite de la constitution exceptionnelle du sol, ont dû être engagées pour mener à bonne exécution ce travail. Dès à présent la superficie de terrains libérée par le nivellement du sol, atteint près de 8 000 mètres carrés, susceptibles de trouver preneur à 10 francs le mètre.

Nous ne conseillons pas la mise en vente de ces terrains, avant d'en avoir retiré l'argile de premier choix qu'ils renferment, jusqu'à 3 et 4 mètres de profondeur.

Indépendamment des ressources de terrains à briques que nous venons de désigner, un important banc d’argile a été mis à nu, par les travaux, sur notre carrière d'argile proprement dite. Il peut assurer à lui seule l'alimentation de notre usine pendant un grand nombre d'années, sans avoir recours à de nouveaux travaux préparatoires.

Les travaux de terrassements ci-dessus, touchent à leur fin, ils seront vraisemblablement terminés de façon définitive, vers la fin du printemps prochain, s’ils ne subissent pas d'interruption.

Le cube de terre totale inutilisable qui aura été extrait de nos chantiers à cette époque, sera de 165 000 mètres cubes, en chiffres ronds. Nous avons tout lieu de penser que les immobilisations de fonds que nous avons dû engager pour ce travail, seront de courte durée.

Ces avancées seront récupérées, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, dans un délai de quelques années, les projets de la Compagnie des Chemins de fer du Midi, auxquels est liée notre entreprise de terrassements, devant entrer en voie d'exécution après la cessation des hostilités.

Acquisition de terrains

La Compagnie des Chemins de fer du Midi se propose de réaliser prochainement, sauf nouvelle disposition, l'acquisition de terrains que nous sommes engagés à lui céder dans notre propriété des Arcades, en vertu de notre convention du 29 mars 1913.

Le montant de cette vente atteindra  37 000 fr. environ. La surface de terrain à acquérir a été délimitée tout récemment.

Wagons réservoirs

Les recettes de ce chapitre sont restreintes. Elles atteignent 5249,40 fr., le chômage des wagons réservoirs, qui est la raison d'être de nos installations n’ayant pas été important en 1915 du fait de la réquisition des wagons-foudres par l'intendance militaire, pour le ravitaillement des troupes.

Trésorerie

Nos capitaux en banque (Auriol et Lafabrègue-Jacomy) s'élèvent, toutes dépenses soldées, à 379 577,90 frs, au 31 décembre dernier. Actuellement le disponible voisine à 400 000 francs.

Notre situation est donc avantageuse.

Nous n’avons nullement fait appel au moratorium. Nos fournitures ont été réglées au comptant, depuis le début des hostilités.

Répartition des bénéfices

C'est dans ces conditions, qu'après avoir fait 45 740,67 frs d’amortissement à notre briqueterie et 10 368,85 frs à notre usine de Prades, nous pouvons présenter un bilan qui laisse un bénéfice net de 51 491,50 frs, sur lequel nous pouvons aisément répartir 40 000 frs entre les communistes, et reporterons le solde à nouveau, afin de reconstituer le fonds de réserve de 250 000 fr.s minimum, que nous avons en vue.

Exploitation agricole

L'exploitation agricole de Mailloles, a été gravement atteinte au début de l'exercice 1915, par le manque de main-d'oeuvre.

Les cultures ont souffert, le vignoble n'a pas reçu en temps voulu les traitements appropriés, qui s'imposaient cependant, en présence de la gravité des invasions cryptogamiques.

Au surplus, diverses fautes de négligence ont été commises, contre lesquelles il n'a pas été possible de réagir immédiatement

La perte presque totale de la récolte, a été la conséquence de ces lacunes.

Nous avons remédié, dans une certaine mesure aux défectuosités signalées ci-dessus et cherchons à rétablir l'exploitation normale de la propriété, perturbée par la réquisition des bêtes de culture, et la raréfaction du personnel agricole.

Nous avons vendu en 1915, un stock de 700 hectolitres de vin environ, dont un quart a été réquisitionné par l'Intendance, avec laquelle nous sommes en litige actuellement.

Le produit des ventes a donné le chiffre de 27 000 francs environ.

Nous ne pouvons encore remettre le bilan de cette exploitation, les écritures de fin d'année n’étant pas encore à jour.

Cependant la situation de notre caisse agricole nous permet de prélever 12 000 francs, en vue de leur répartition.

Créances

Nous avons donné en temps opportun le détail des créances antérieures au 6 janvier 1914, et par conséquent indivises.

Le décret du 11 août 1914 nous désarme pour leur recouvrement que nous comptions poursuivre, pour plusieurs d'entre elles au cours de l'année écoulée.

Certaines d'entre ces créances sont malheureusement compromises du fait de l'état de guerre.

Documents

Nous avons donné brièvement dans cet exposé les résultats de l'exploitation en 1915. Nous joignons à la présente note le bilan de notre maison de commerce, et un extrait de chacun des comptes que nous estimons utile de communiquer, à l'exception des comptes agricoles qui ne sont pas à jour (Ces comptes seront transmis fin février).

Nous demeurerons prêts à fournir toute explication, non contenue dans notre compte rendu succinct.

Dans l'impossibilité où nous sommes encore, après deux années d'initiative personnelle, de recueillir l'avis des intéressés sur la conduite générale de nos intérêts, nous poursuivrons du mieux qu'il sera possible, la gestion des affaires communes en nous efforçant de leur maintenir leur vitalité, malgré les circonstances critiques que nous traversons.

Joint : 13 000 francs ".

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SOURCES

Usines de Prades et de Maillole - Compte rendu de l’exercice 1915 - Archives privées.



[1] Poudre de Chefdebien