Hauts fourneaux de FUILLA - Les débuts

 

En 1858 est déposée une demande d’autorisation pour la création de hauts fourneaux situés sur le territoire de la commune de Fuilla, dans le département des Pyrénées-Orientales. Retraçant la chronologie de ce projet industriel, cet article brosse rapidement la physionomie des constructions projetées, inscrites dans l’histoire métallurgique et minière du massif du Canigou. Il évoque par ailleurs la procédure administrative et la vaine opposition d’un concurrent, liée à la mise en activité des usines avant leur autorisation légale, datée de 1860.

Projet d’emplacement et projet industriel - 1858

En 1858, Auguste Lazerme et James Jaume, propriétaires demeurant à Perpignan viennent d’acquérir la propriété de Joseph Riubanys à Fuilla. Leur demande en autorisation d’établir des hauts fourneaux indique que ceux-ci seront situés sur la propriété de Ferdinand de Lacroix, le patronyme de Riubanys étant toutefois substitué à ce dernier. Situé sur une dérivation de la rive droite de la Tet, entre ce principal cours d’eau et le chemin de grande communication n°6 allant de Py à Villefranche, l’emplacement prévu est notamment limité à l’est par la troisième zone de servitudes militaires de la commune de Villefranche-de-Conflent.

Dans leur première demande datée du 14 décembre 1858, les pétitionnaires se proposent de produire des fontes, livrées en l’état au commerce et se réservent de demander plus tard un permis pour les fourneaux à houille, nécessaires à leur réduction en fer ou acier. Estimant que la future production sera remarquable et susceptible de rivaliser avec celle du département voisin de l’Aude, ils ajoutent s’être livrés « en grand » à des essais dont les résultats apparaissent prometteurs, et avoir traité à des prix modérés avec les propriétaires de mines : Soumain, propriétaire à Sahorre ; Coll, des mines de Fillols ; Pontich, de celles d’Escaro. 

L’objectif initial est donc de construire trois hauts fourneaux pour le traitement du minerai de fer, fonctionnant par le charbon de bois et le coke et d’y adapter les souffleries nécessaires. Ces souffleries seront hydrauliques, alimentées par les eaux dérivées de la Têt et au besoin en cas d’étiage, au moyen d’une machine à vapeur alimentée par les gaz perdus.

Evaluation de la production et approvisionnement - 1859

Le 15 janvier 1859, leur demande est complétée et rectifiée. Il est ainsi précisé que l’usine pourra livrer 4 à 5 millions de kilos de fonte par an, la consommation étant estimée de 2 à 2 millions et demi de kilos de combustible végétal et 3 millions de coke.

Datée du 25 janvier 1859, l’affiche de demande en permission d’établir cette usine à fer est contresignée le 31 janvier par le baron de Lassus Saint Geniès, préfet du département. Son texte précise que l’usine doit comporter :

- deux hauts fourneaux au charbon de bois, un troisième alimenté au charbon de bois ou au coke « dans le cas où le charbon de bois serait insuffisant pour les trois ».

- une machine soufflante à deux cylindres, mise en mouvement par une roue hydraulique ou une machine à vapeur chauffée par les gaz perdus et desservant deux des hauts fourneaux

- une trompe à quatre arbres, desservant le troisième haut fourneau

- la production annuelle est de 4 à 5000 tonnes de fonte à acier.

- la consommation de 2000 à 2500 tonnes de charbon de bois, tirés des forêts des arrondissements de Prades et de Limoux, de l’Espagne et au besoin, de Corse et d’Italie, et d’environ 3000 tonnes de coke.

- les minerais proviennent des mines de Fillols, Vernet, Sahorre, Thorent, Aytua et Escaro, placées dans le voisinage de l’usine.

Oppositions au projet et avis préfectoral – 1859-1860

Mettant tout d’abord en cause la question de la prise d’eau, des oppositions émanent en mai 1859 du syndicat du canal de Bohère et du maître de forges Rémi Jacomy mais aussi et surtout, ce dernier fait expressément connaître son opposition au projet le 14 juin 1859. Agissant en son nom et comme gérant de la société des Hauts Fourneaux et forges de Ria, autorisée par décret impérial du 7 février 1858, celui-ci s’oppose en effet à une construction risquant de compromettre l’avenir des quatre hauts fourneaux de Ria, établis à environ trois kilomètres de distance.

Le 20 janvier 1860, en donnant un avis favorable au projet, le préfet répond à la fois aux réticences du conservateur des forêts et à l’opposition de Rémy Jacomy. En ce qui concerne le premier, il estime que les charbons de bois ont toujours été suffisants pour l’alimentation d’un grand nombre de forges catalanes, que leur nombre diminue en raison du bas prix des fers et que les charbons ainsi laissés libres serviront dans la fabrication des fontes pour acier. Ces charbons seront en outre accrus par ceux venant du versant des Pyrénées espagnoles, de l’Aude et par le coke en provenance de Graissessac.

En ce qui concerne Rémi Jacomy, il importe au préfet de ne pas laisser à ses usines le monopole de la consommation des charbons et des minerais, et de favoriser au contraire le jeu de la « libre-concurrence ». A cet effet, la nouvelle usine doit activer les mines situées à proximité de Fuilla « depuis plusieurs années fort languissantes ». Calqué sur l’avis préfectoral, un document anonyme mentionne que neuf forges sont alors arrêtées dans l’arrondissement de Prades, dont trois à Ria, deux à Mosset et une à Sahorre. Enfin, les demandeurs présentent des garanties de ressources financières suffisantes.

Plainte de Rémi Jacomy - 1860

Poursuivant ses démarches auprès de la préfecture, Rémi Jacomy renouvelle son opposition. Le 24 mai 1860, dénonçant le fait que le premier haut fourneau ait été construit sans autorisation et mis en activité, souffleries comprises, le maître de forges demande au préfet l’arrêt immédiat de son exploitation. Jacomy a d’ailleurs déposé une plainte auprès du procureur impérial à Prades afin d’obtenir la fermeture de l’usine de Fuilla.

Maintenant sa décision, le préfet intervient dès le lendemain auprès du procureur, afin que soient si possible ajournées les poursuites contre Jaume et Lazerme. Ceux-ci « jouissent en effet dans le pays d’une considération justement méritée ». Jaume est de fait négociant et Lazerme, conseiller général du département et maire de Vinça.

La même mobilisation anime la division des mines, au sein du ministère concerné. Un courrier plaide ainsi l’urgence matérielle et sociale : malgré l’absence d’autorisation, les demandeurs ont été pressés de mettre en feu par l’abondance des combustibles qui se détériorent et par les populations voisines, désireuses de trouver pendant l’hiver un travail assuré.

Accueillant favorablement ces requêtes, le 29 juin 1860 le ministère demande au préfet de se concerter avec le procureur impérial pour obtenir ce délai dans la procédure judiciaire : ce dernier vient en effet d’avertir Jaume et Lazerme que des poursuites seraient engagées.

Décret d’autorisation des hauts fourneaux - 1860

L’opposition de Rémi Jacomy s’avère en définitive vaine. Rapidement en effet, un décret impérial autorise l’établissement des hauts fourneaux de Fuilla. Daté du 4 août 1860, il autorise l’établissement d’une usine destinée à la fabrication de fonte de fer sur la rive droite de la Têt. Sa consistance est fixée à trois hauts fourneaux pour la fabrication de la fonte et pour la fusion des minerais, ainsi qu’aux appareils de soufflerie nécessaires.

En 1863 et 1866, des procès-verbaux indiquent toutefois que le troisième haut fourneau n’a pas été édifié. Les promoteurs renoncent en effet à sa construction « en présence de la crise, qui pèse en ce moment sur l’industrie métallurgique ».

De fait et plus largement, malgré la qualité de la production locale, les hauts fourneaux de Fuilla ne fonctionnent que de courtes décennies, avant leur disparition et la réorientation du site. Le tournant du XXe siècle est en effet marqué par l’expansion d’une autre forme d’industrie : celle de l’électricité. A ce titre, les hauts fourneaux au bois de Fuilla sont désormais détruits ou transformés en usine électrique, ouvrant ainsi une nouvelle page d’histoire industrielle, dans ce territoire à la fois villageois mais aussi durablement convoité du bassin de la Têt.

E. PRACA

 

SOURCES

Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 8S147, dossier d’autorisation des hauts fourneaux de Fuilla.

BIBLIOGRAPHIE

PRACA E., Contribution à l’histoire de l’industrie minière et métallurgique dans les Pyrénées-Orientales, DEA, Université Paul Valéry, Montpellier.

EN LIEN

Cet article a permis de compléter la notice "Fuilla" sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fuilla

POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., notice "Tunnel du chemin de fer minier", Le Patrimoine des Communes de la Méridienne Verte, tome II, Flohic Editions, Paris, 2000, rubrique "Fuilla", p.1619.

L'usine électrique de Fuilla dépend de la Société Roussillonnaise d'Electricité, fondée en 1898 avec des capitaux familiaux par le Dr François Escoffier, médecin de Thuir.