BYRRH - Les sociétés commerciales - 1866-1971

 

Caves Byrrh à Thuir

Patrimoine immobilier BYRRH à Thuir 

D’apparence claire et limpide, les anciens fascicules publicitaires de la marque d’apéritif Byrrh, présentent la saga de la famille Violet, lignée fondatrice qui serait habitée par le « génie » des affaires (1). Moins visible apparaît toutefois la succession des sociétés commerciales mobilisant la sphère privée et les descendants de la lignée, aux intérêts parfois divergents. Initialement ancré sur la commune de Thuir (Pyrénées-Orientales), le patrimoine industriel et vinicole du Byrrh se caractérise toutefois par son gigantisme, signe que les capitaux investis ont fait l’objet d’enjeux majeurs, à la base d’orientations stratégiques décisives. Aussi est-il présenté ici un aperçu des sociétés commerciales initiées par la famille Violet autour de la marque Byrrh, constitutives d’une « industrie sans rivale », selon l’expression d’Emile Clolus, avocat-conseil de la Société Violet Frères (2).

Première SNC « Maison Violet frères »  - 1866-v.1883


Simon VIOLET père

Dans le détail, les frères Simon et Pallade Violet forment effectivement le 14 septembre 1866 une première société en nom collectif connue sous le nom de « Maison Violet frères ».  Fondée à Thuir pour une durée de dix ans cette société a pour objet « le commerce des vins, comprenant la fabrication de certains liquides dits apéritifs ». Elle est prorogée le 24 août 1876 pour une durée de 10 ans et dans l’intervalle, la marque d’apéritif Byrrh, acronyme résultant d’un assemblage de lettres aléatoire, est déposée le 10 février 1873.

Avant son terme, le cours régulier de la société est interrompu par le décès de Pallade Violet, survenu le 26 décembre 1883 (3). Lors de l’inventaire après décès de ses biens, la valeur des marques déposées dont la marque Byrrh est pour la première fois chiffrée à 50 000 francs et à une date restant à préciser, est ensuite fondée la société « Simon Violet aîné et Cie », dont le montant du capital reste à préciser. Cette sédition et refondation résultent alors de dissensions familiales : la veuve de Pallade Violet et son fils aîné Joachim intentent en effet deux procès à Simon Violet, portant l’un sur la propriété des marques de fabriques, l’autre sur l’estimation de l’inventaire proprement dit (4).

 « Simon Violet aîné et Cie » - v.1883-1891


Lambert VIOLET

Dans le détail, la société « Simon Violet aîné et Cie » perdure jusqu’au décès de Simon Violet, survenu début 1891. Cette période se caractérise alors par l’envergure prise par son fils aîné, Lambert Violet, à la tête de l’entreprise, sous ses trois stades successifs : première société Violet Frères, société Simon Violet aîné, puis nouvelle société Violet Frères. Selon son dossier de Légion d’honneur, de novembre 1877 au 2 février 1891, celui-ci est en effet « successivement employé, puis collaborateur intéressé et directeur » de la société paternelle. Ensuite devenu « Chef » et gérant de l’entreprise au décès de son père, il « exploite le commerce des vins de liqueur et la marque Byrrh », dont il apparaît en définitive « seul propriétaire » (5).

Plus précisément, la société paternelle est anciennement détentrice de deux marques de fabrique : « Byrrh au vin de Malaga et Ribedine au Rancio du Roussillon », indiquant au passage que le Byrrh était fabriqué à base de cépages espagnols. Ces données figurent dans un pacte de famille de 1887, dont les préliminaires stipulent que Simon Violet a fait donation de la nue propriété de ces marques à son fils aîné Lambert Violet et en conserve l’usufruit sa vie durant. En contrepartie, Lambert Violet s’engage après le décès paternel, à faire participer aux bénéfices de leur exploitation, son frère cadet Simon, sa sœur Thérèse et son beau-frère François Ecoiffier (6).

Seconde SNC « Violet frères » - 1891-v.1920

Caves Byrrh à Thuir - Publicité

Au décès de Simon Violet père et conformément au pacte de famille, est donc fondée une nouvelle société en nom collectif intitulée « Violet frères » ou « Maison Violet frères ». Réunissant la seconde génération représentée par les enfants précités, celle-ci est établie les 10 février et 23 novembre 1891 pour une durée de vingt ans. Selon une gestion prudente, le fonds social est d’abord estimé à 1 550 000 francs, dans la mesure où la formation de la société est concomitante de l’inventaire des biens paternels, au montant encore indéfini. Ce dernier faisant ensuite ressortir un brillant actif de 4 611 000 francs, le capital de la société est alors réévalué à 3 300 000 francs, en prévision cette fois des sommes susceptibles d’être dues au terme du procès de la veuve Pallade Violet. L’événement appréhendé ne s’étant pas produit, le fonds social est finalement estimé à l’entier montant du patrimoine paternel (7).

SNC « J. et S. Violet Frères »  - v.1920-1946


De 1891 à 1895 et au-delà, les annales judiciaires constatent dès lors la prospérité de la société, et un procès cette fois intenté par Lambert Violet à ses frère et sœur ne remet pas en cause son essor grandissant. Lambert Violet demeure à la tête de la société jusqu’à son décès lors de la Première Guerre Mondiale puis sa veuve, Marie Violet, prend la relève jusqu’en 1920.


Simone et Jacques VIOLET - 1934

A cette dernière date enfin, les enfants du couple, Jacques et Simone Violet, accèdent à la tête de l’entreprise, qui perdure toujours au lendemain du second conflit mondial. Celle-ci est alors établie sous forme d’une société en nom collectif « J. et S. Violet frères » et dans la sphère privée, Jacques Violet épouse par ailleurs Juliette Robert, petite-nièce de l’important homme d’affaires Edmond Bartissol (27-10-1924). Toujours établie sous forme de SNC, la société Byrrh devient ainsi l’une des toutes premières maisons de commerce de boissons en France (8).

SARL « J. et S. Violet Frères »  - 1946-1956


De 1866 à 1946 se succèdent donc une série de sociétés de forme juridique identique, dont la branche aînée des Violet apparaît à la fois la garante et la bénéficiaire. Comme souvent au terme de grands conflits armés, le statut juridique de la société change au lendemain de la guerre. Au 1er janvier 1946, la dernière société en nom collectif « J. et S. Violet frères » est ainsi transformée en SARL, conformément à une ancienne loi du 7 mars 1925 qu’elle suit désormais. Perdurant dans son appellation de  « Société J. et S. Violet Frères » et siégeant toujours à Thuir, son capital social est alors porté à 1 800 000 000 Francs (un milliard huit cents millions d’anciens francs). A cette mutation juridique s’ajoute une modification de son objet, dont les termes sont précisés dans les statuts (9).


Selon l’article premier de ses statuts, la nouvelle société a ainsi pour objet le commerce des vins de France, en particulier ceux du Roussillon, mais aussi celui des vins d’Espagne, du Portugal et autres lieux. En second lieu, elle a pour objet l’exploitation de trois marques de fabrique : « Byrrh au vin de quinquina », « Ribedine au vin du Roussillon » et « Byrel, au vin doux naturel ». En troisième lieu enfin, elle se destine à toutes opérations de fabrication, commerce ou commission portant sur les spiritueux, rhums, eaux de vie, liqueurs et notamment à l’exploitation des marques « Rhum Jacsi » et « Cognac Violet ». La société élargit ainsi la gamme de ses boissons alcoolisées, dont elle assure la commercialisation (10).

SA « J. et S. Violet Frères » - Après 1956

Dix ans plus tard, le 15 mars 1956, la SARL « Société J. et S. Violet Frères » connaît une nouvelle mutation juridique. A cette date, elle devient en effet société anonyme, suivant un acte sous seing privé établi à Thuir, ensuite déposé aux rangs des minutes d’un notaire perpignanais. Cette mutation s’inscrit alors dans le cadre de prescriptions légales, portant en 1953 et 1954 sur le regroupement des parts de sociétés. A la suite de ce regroupement, le capital social, toujours fixé à 1 milliard 800 millions de francs, est divisé en 360 000 parts nouvelles de 5000 francs chacune.

Ce capital demeure toujours réparti entre les mains de la famille Violet, dont les associés reçoivent proportionnellement le nombre de parts suivantes : Jacques Violet, 179 794 parts et sa sœur, Simone Violet épouse Jeantet, 180 000 parts. Quatre autres associés très minoritaires, L. Moulin, G. Girod, P. Dussarrat et J. Bournet reçoivent respectivement 54 parts chacun, et complètent ainsi le nombre requis (11). En 1960, à la suite de la réforme monétaire, le capital s’élève en définitive à 18 millions de nouveaux francs, dernière étape avant la formation de la « Compagnie Générale des Produits Dubonnet, Cinzano, Byrrh », née cette fois de la fusion des trois sociétés « Dubonnet, société française Cinzano et Violet Frères (Byrrh) ».

Enfin, pour parfaire la concentration financière désormais en oeuvre, le circuit de distribution des produits est représenté par la SA « Distribution de Marques Sélectionnées (D.M.S.) ». Le siège de cette filiale est fixé à Gennevilliers et son capital s’élève à près de 28 millions de francs (mention 1971) (12). Ainsi se poursuit dans l’espace et dans le temps le périple de l’alcool et des apéritifs de toute nature, témoins d’une économie de marché convergente et maillons historiques du capitalisme contemporain.

E. PRACA

 

NOTES

1 - A propos de Simon Violet père : "Il n'est pas exagéré de dire qu'il était doué d'une supériorité intellectuelle que l'on rencontre rarement et qui, poussée à un pareil degré, confine au génie", in fascicule consacré aux fêtes de réception de la Légion d'honneur de Lambert Violet, p.29.

2 - Discours d'Emile Clolus, in fascicule op.cit., 1903.

3 - Sur les débuts de la société : Recueil général des lois et des arrêts, Sirey, 1893, sur Gallica

4 - Sur les dissensions : Revue des sociétés : recueil mensuel de jurisprudence, 11/1897, sur Gallica

5 - Dossier LH de Lambert Violet, mis en ligne sur la base Léonore

6 - Revue des sociétés : recueil mensuel de jurisprudence, 11/1897, op.cit. - Sur le vin espagnol entrant dans la composition du Byrrh, cf égal. mention dans le fascicule Légion d'honneur de Lambert Violet, 1903, p.28 : Le "magnifique hall...étincelant comme sous le soleil radieux de l'Espagne d'où proviennent les vins qui dorment en ce moment à l'ombre et dans la paix de vos chais, en face des tables de ce banquet".

7 - Revue des sociétés...11/1897, op.cit

8 - Fascicule publicitaire La Maison J. & S. Violet Frères à ses collaborateurs, 1934 pour la chronologie - Mention marginale du mariage de Jacques Violet in Archives Paris, V4E8804, acte de naissance du 17-7-1894 à Paris, 9e et mention in J.L. ESCUDIER, Edmond Bartissol 1841-1916. Du canal de Suez à la bouteille d'apéritif, CNRS Editions, 2000, p.260. Le couple réside 17 rue du Bois de Boulogne à Paris.

9 à 11 - Les Petites Annonces Roussillonnaises, 24 mars 1956, Etude de Me Nicolau, partie d'annonce légale rappelant la transformation de la société en SARL, titrée "Article premier : transformation objet" et partie intitulée "Regroupement des parts sociales - Modification des statuts".

12 - Sur cette fusion et la société D.M.C.,  cf article E. PRACA, "Les Pams, une notable famille de commerçants roussillonnais", in La Clau, 1998, note 62, p.86.

SOURCES et BIBLIOGRAPHIE

Collection de fascicules publicitaires

Souvenir du banquet offert de 13 juillet 1903...à tous les collaborateurs de la Société VIOLET FRERES, à l'occasion de la promotion de son gérant M. Lambert VIOLET au grade d'Officier dans l'Ordre National de la Légion d'Honneur.

Petite histoire d'une grande Maison, sd

Violet Frères, sd, deux fascicules

Quelques vérités, sd

La Maison J. & S. Violet Frères à ses collaborateurs, 1934

Presse

Recueil général des lois et des arrêts, Sirey, 1893, sur Gallica

Revue des sociétés : recueil mensuel de jurisprudence, 11/1897, sur Gallica

Journal d'annonces, Les Petites Annonces Roussillonnaises, 24 mars 1956

Illustrations

Extraits des fascicules publicitaires et coll. E. PRACA.