DESTRUCTIONS vers BORDEAUX – 1944

 

Intitulé "Quelques dévastations méridionales" et consacré aux destructions liées au retrait des troupes allemandes en 1944, le dernier volet de l'article de Pierre Florac concerne la façade maritime du Bordelais. L'auteur y dresse un bilan des dégâts causés aux installations portuaires de Bordeaux et des ports situés à l'embouchure de la Gironde. Dans le même temps, cet article fait également un point sur la reconstruction, permettant à nouveau la réception des navires en 1945.

 

DOCUMENT

QUELQUES DEVASTATIONS MERIDIONALES

Extrait d’article – 1945

 

« (...) De Bordeaux jusqu'à l'embouchure de la Gironde, les installations portuaires s'échelonnent sur les deux rives et comprennent un ensemble impressionnant allant de l'avant-port du Verdon à Pauillac et Blaye, du port pétrolier du Bec d’Ambès aux appontements de Grattequina, des quais de Bassens-Lormont aux multiples installations de Bordeaux.

La volonté allemande était de détruire cette richesse et de rendre inutilisable pendant une longue période ce qui ne pouvait être pulvérisé. Si ce programme n'a pu être entièrement réalisé, c’est grâce à une circonstance fortuite. Les explosifs qui devaient être utilisés avaient été accumulés à Bordeaux même, dans un unique immeuble. Un solitaire diligent a eu la bonne pensée et le courage de faire sauter cet abri en temps voulu, enlevant ainsi à l'ennemi ses moyens de destruction. Si cette initiative a eu vraiment ce résultat, l'histoire de Bordeaux devra retenir le nom de ce patriote modeste jusqu'à maintenant inconnu.

D'autre part la nécessité où se trouvait l'état-major allemand de maintenir un passage pour évacuer les troupes installées au sud de la Garonne a préservé à Bordeaux un axe capital de circulation : le pont de pierre.

Les Allemands ayant continué après la Libération de la France à occuper jusqu'à la capitulation suprême l'extrémité de la Gironde, ce n'est qu'à une date récente qu'il a été permis de visiter les destructions de l'avant-port du Verdon ; compte tenu des nouvelles dévastations constatées, les installations portuaires du Bordelais, dans leur ensemble, sont moins affectées que celles de la plupart des autres ports français. Par contre le chenal est barré par des navires très importants, dans une région peu profonde où règnent de forts courants.

Pour interdire l'accès du port de Bordeaux, les Allemands voulaient constituer plusieurs barrages. Le plus important a été réalisé à la hauteur du Bec d’Ambès, au lieu-dit Lagrange (commune de Montferrand). Ils ont là sabordé dix-huit navires la plupart de grande dimension. Beaucoup jaugent 6 à 7000 tonneaux et ont plus de 140 mètres de longueur. Chargés de minerai de fer leur renflouement n'a pu être exécuté à l'entrée du dernier hiver. Il s'est ainsi produit des affouillements aux deux extrémités de plusieurs navires et les coques se sont brisées au centre. Les cassures devinrent bientôt visibles sur les photographies prises au moment des basses eaux et le renflouement ne put désormais être envisagé. Ajoutons que le barrage de Lagrange était couvert par des mines magnétiques et acoustiques mouillées en amont et en aval, leur enlèvement a retardé le déblaiement du chenal.

Les barrages obtenus par le sabordage de grosses unités ne sont d'ailleurs qu'un aspect des destructions systématiques. De Bordeaux à Pauillac on a pu compter 137 navires, gabarres ou engins de servitude coulés en Gironde.

Après avoir souligné les graves difficultés rencontrées dans le déblaiement du chenal, résumons rapidement l'état des divers ports bordelais.

La station maritime du Verdon, antenne avancée de Bordeaux sur l'Océan, a été détruite par l'ennemi. Le môle d'escale du Verdon se dressait à l'embouchure de la Gironde là où le fleuve s'étale sur une aire marine comportant plus de 7 km de large. Cet ouvrage avait été édifié par les ingénieurs du port autonome de Bordeaux entre 1929 et 1933, il avait coûté à l'époque à peu près cinq cents millions et faisait l'admiration des maritimes du monde entier. La passerelle de 300 mètres reliant le môle à la terre et portant la route et la voie ferrée a été détruite, y compris les piles, sur une longueur de 80 mètres. Sur ce point l'Allemagne a atteint son but.

À Pauillac l'un des deux appontements en eau profonde qui desservait une raffinerie de pétrole a été détruit, le second a moins souffert. Les destructions atteignent là 75 %.

A Blaye, les appontements sont également anéantis, les appareils de levage ont été jetés à l'eau. Un appontement provisoire a été construit, il est desservi par quatre grues amenées de Bordeaux-Ville ; le 16 juin un premier bateau de blé de 10 000 tonnes a pu être déchargé, d'autres sont attendus.

Le port pétrolier d’Ambès a vu disparaître sa raffinerie, ses appontements en ciment et un grand nombre d'installations.

À Pauillac, Bassens et Ambès, il sera encore possible d'entreposer, dès maintenant, à peu près 35 000 mètres cubes. À Grattequina dont les appontements, situés dans le voisinage de Lagrange, servaient surtout à la réception des charbons, les destructions atteignent 60 %.

Un appontement provisoire, desservi par voie ferrée, est en construction au Marquis, l'achèvement est prochain ; ce dispositif permettrait de recevoir simultanément deux navires. Heureusement les installations de Bassens-Lormont ont moins souffert que celles qui ont été déjà énumérées. Les docks et bassins à flot de Bordeaux ainsi que les hangars et moyens de manutention qui représentent la partie la plus importante du Port de Bordeaux, sont de leur côté presque intacts. L'essentiel pour faire renaître la vie maritime reste donc le dégagement de la passe, avant l'hiver un chenal accessible aux bateaux de 10 à 12 000 tonnes sera aménagé. Aussitôt le trafic renaîtra et pourra rapidement atteindre un chiffre voisin de celui qui était enregistré en 1939, soit plus de 5 millions de tonnes par an.

Terminons sur cette perspective réconfortante et souhaitons le développement de l'esprit d'entreprise qui a fait dans le passé la fortune de Bordeaux ».

Pierre FLORAC

 

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BIBLIOGRAPHIE

FLORAC Pierre, "Quelques dévastations méridionales", Revue historique et littéraire du Languedoc, n° 7, Anniversaire de la Libération,  Albi, octobre 1945, p. 346-348.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Cliquer sur :

DEMINAGE à la CIE des SALINS du MIDI - 1944-1945

DESTRUCTIONS à PORT-VENDRES - 1944