BAINS de MER de CANET - 1852 - 1er ETABLISSEMENT

 

 

A quand remonte le premier établissement de bains de mer de Canet-Plage ? Etonnemment, son histoire transite par celle de l'industriel du papier Pierre Bardou-Job. En avril 1857, celui-ci contracte en effet avec Léonie Amiel un mariage de sentiments[1]. Cette même année et en 1858, deux actes fondateurs jalonnent ensuite son parcours conjugal : tout d'abord, la réservation d'une concession funéraire au cimetière de la ville et en second lieu, l'acquisition d'un hôtel particulier situé 18 rue St Sauveur à Perpignan. Baptisé « Hôtel particulier de l'industrie du papier à cigarettes », cet immeuble sert à la fois de lieu d’habitation au couple et d'implantation à de nouveaux ateliers de façonnage du papier[2].

Après cinq années de mariage et avant toute autre acquisition foncière, Pierre Bardou se rend ensuite acquéreur à Canet, sur la commune littorale la plus proche de Perpignan, d'un établissement de bains simplement dénommé « Canet-les-bains » (été 1862). Ce premier investissement, d'un montant de 8 000 francs, concerne alors une maison, remise et écurie édifiées sur un espace de 1 200 m2. De construction récente (1852), cette acquisition rappelle par ses origines les orientations économiques faites par certaines grandes familles sur la côte roussillonnaise, de l'Ancien Régime à la seconde moitié du XIXe siècle[3].

Origine des propriétés 

Le futur établissement se situe en effet sur les terres de Canet, ancienne seigneurie dominée par le duc d'Hijar, seigneur espagnol, également investi des seigneuries voisines de Torreilles et Sainte-Marie-la­-Mer. A la fin de l'Ancien Régime, ces terres vicomtales de Canet sont ensuite cédées par le duc d'Hijar à Joseph Lazerme (1741-1821), avocat au Conseil Souverain du Roussillon, défini comme « l'un des plus puissants propriétaires fonciers durant les dernières années de l'Ancien Régime dans la province du Roussillon[4] ». Evitant la confiscation de ses biens lors de la Révolution, Joseph Lazerme complète son acquisition, d'une part, par l'achat du domaine lagunaire de l'Esparrou, acquis comme bien national le 26 thermidor an III d’Antoine Blaye, juge du Domaine[5] et d'autre part, par l'adjudication d'une portion de l'étang de Canet, remportée au cours de l'été 1813[6].

Héritier et fils du précédent, Joseph Lazerme (1787-1853), demeure dans la première moitié du XIXe siècle, l'un des plus grands propriétaires fonciers de son temps. A son décès en 1853, la masse de ses biens est en effet estimée à plus de 1 200 000 francs, dont le quart environ est représenté par le domaine de Canet-St-Nazaire. Celui-ci est alors composé de bâtiments dans le village, des deux principales « métairies du Grand et du Petit Esparrou, de champs, prés, vignes, olivettes, bois ainsi que de portions d'étangs et de marais et autres terres[7] ». Quelle que soit leur composition, toutes ces propriétés font l'objet de baux réguliers et d'une réglementation détaillée, telle par exemple la ferme du droit de pêche dans les étangs de Canet. Au milieu du XIXe siècle, la vocation rurale et maritime de cet ensemble est toutefois légèrement entamée par la fondation du nouvel établissement, marquant l’amorce d'une tradition balnéaire départementale[8].

Etablissement de bains de Canet

Antérieurement à la crise phylloxérique en effet, à l'instar de la côte languedocienne, une partie des capitaux dont dispose la bourgeoisie sert à promouvoir, sinon à « coloniser » le littoral[9]. En 1852, l'établissement de bains de mer de Canet, fondé sur un terrain cédé par Joseph Lazerme, est ainsi édifié à l'initiative du négociant perpignanais Numa Lloubes, avec la participation de l'entrepreneur de travaux publics Etienne Pallares[10]. Plus précisément, Numa Lloubes exerce des activités liées au secteur bancaire. Il est en effet fils de Jean Jacques Lloubes, banquier associé à Bernard Auriol dans « la maison de banque » fondée en 1809 à Perpignan sous la raison sociale Lloubes et Auriol. Les héritiers des fondateurs, Auguste et Numa Lloubes ainsi que Prosper Auriol, sont ensuite associés aux affaires paternelles, consistant traditionnellement en « affaires de banque, d'escompte, de roulage et de commission[11] ».

Bien que présentant en 1853 certaines « créances douteuses ou mauvaises » contractées précédemment[12], la maison Lloubes considère la création de l'établissement canétois comme une bonne initiative. Signe de l'opportunité financière de sa fondation, celui-ci demeure en effet propriété de Numa Lloubes jusqu'en août 1862, époque à laquelle il est cédé au fabricant de papier à cigarettes Pierre Bardou[13]. L'industriel saisit alors une occasion de placement intéressante. L'année suivante en effet, les affaires de la banque perpignanaise sont mises en liquidation[14]. Pierre Bardou étend ensuite sa propriété sur une terre limitrophe acquise du juge perpignanais Henri Lazerme, héritier de son père pour les domaines de Canet et St Nazaire[15] et s'applique à en valoriser le patrimoine[16].

En 1866, la vocation balnéaire des communes littorales est déjà engagée. Cette même année en effet, la commune voisine de Collioure, représentée par son maire Michel Noé, passe à son tour commande à un entrepreneur marseillais d'un établissement complet de bains de mer, composé de plusieurs cabines[17]. Sur la longue durée cependant, la grande période des bains de mer semble encore relativement lointaine, l'installation officielle du premier canot de sauvetage n'ayant lieu à Canet qu'en 1886, soit deux décennies plus tard[18]. Il faut ensuite attendre la fin du XIXe siècle et l'essor économique succédant à la crise phylloxérique, pour que, soutenues par l'amélioration des moyens de circulation, les communes drainent une population temporaire de baigneurs, préludant à la naissance d'un tourisme saisonnier[19].

Attrait économique du littoral

En résumé, bien que valorisé par son propriétaire, le premier placement de Pierre Bardou sur le littoral roussillonnais s'avère pour sa part de courte durée, l'établissement de Canet étant cédé en 1866 au cafetier perpignanais Hippolyte Allègre. La transaction s'effectue sur la base d'un échange, l'immeuble étant cédé contre quatorze hectares de terres agricoles dans la commune rurale de Bompas[20]. Cette nouvelle acquisition forme ainsi l'ossature du premier domaine foncier de Pierre Bardou dans la plaine roussillonnaise, base d'investissements ultérieurs. Dans le même temps, le secteur foncier de l'arrière-pays représente toujours une valeur supérieure à celle du bord de mer. Cette inégalité de l'échange est alors compensée par le paiement d'une soulte importante -40 000 francs- que Pierre Bardou s'engage à verser aux Allègre pour le domaine de Bompas[21].

En définitive, à l’aube de cette période de mutations, l'industriel et ses contemporains font figure de précurseurs dans le domaine des bains de mer. Toutefois, le premier placement financier de l'homme d'affaires sur le littoral roussillonnais apparaît à la fois précoce et temporaire car il se solde par un retour aux valeurs foncières traditionnelles. Mais en définitive, cette réorientation des capitaux vers la terre ferme se révèle relative : dès 1863 en effet, Pierre Bardou se rend en effet propriétaire, parmi les « salobres, pâturages et marécages » de la plaine salanquaise[22], d'une pêcherie réputée connue sous le nom de « fontaines poissonneuses de Salces », dont le site est notoirement connu. Plus au sud de la frange littorale, les Lazerme se partagent quant à eux, et depuis longtemps, la propriété des étangs littoraux de Canet.

E. PRACA


 

BIBLIOGRAPHIE

Extrait de E. PRACA, « Pêcheries et salines. Les activités commerciales de Pierre Bardou-Job sur la façade maritime des Pyrénées-Orientales au XIXe siècle », in La Clau, juillet 1998, p.41-62.

NOTES

[1] - Me Gambus, not. à Perpignan le 6-4-1857. L’épouse n'apportant pas de dot, le contrat de mariage tend à la protéger financièrement.

[2] - PRACA E., « Les Bardou: une dynastie d'industriels perpignanais au XIXe s. », conférence à l'Association Polytechnique des Pyrénées-Orientales, Mairie de Perpignan, 30-11-1997.

[3] - A.D.P.O. 3E33/43, Me Amouroux, not. à Perp. acte du 9-8-1862.

[4] - Sur les seigneuries du duc d'Hijar, cf. PONSICH Pierre, « Aperçu historique sur la seigneurie et la vicomté de Canet », in Etudes Roussillonnaises, tome 11, 1992, p.46. Sur Joseph Lazerme, cf. LAZERME Philippe, Noblesa catalana, vol. II, p.253-254. Joseph Lazerme évite la confiscation de ses biens à la Révolution. Voir aussi SAUT Robert, Canet en Roussillon, Perpignan, 1991, p.261-262.

[5] - DELON Jacques, Essai sur la statistique du département des Pyrénées-Orientales, S.A.S.L., n°101, 1993, note 94 présentée par E. FRENAY, p.241.

[6] - MARTY René, L'étang de Canet et de St Nazaire, in Etudes Roussillonnaises, tome 13, 1994-1995, p.141.

[7]- A.D.P.O., 3E33/25 Me Amouroux, not. à Perpignan, partage n°211 du 17-4-1853 et 212 du 19-4-1853. L'actif à partager est de 1.267.809,90 francs, dont 967.809,90 francs du chef de Joseph Lazerme et 300 000 francs du chef de sa veuve. Les enfants de Joseph Lazerme se partagent à leur profit l'immense patrimoine parental de la plaine roussillonnaise : Charles, l'aîné, à Elne, Montescot et Villeneuve de la Raho, Henri à Canet et St Nazaire, Auguste à Estagel et Calce, et les deux soeurs Lazerme à Villelongue de la Salanque et Ste Marie la Mer.

[8] Voir à ce sujet analyse pour le Languedoc in Atlas et géographie du Languedoc et du Roussillon, 1979, p.199 à 201.

[9] - Atlas et géographie du Languedoc et du Roussillon, 1979, op.cit,. p. 200: "une bonne partie des capitaux disponibles va servir à coloniser le littoral".

[10] - A.D.P.O. 3E33/43 Me Amouroux, not. à Perp. acte du 9-8-1862 op.cit. Etienne Pallarès est entrepreneur des fortifications de Perpignan. A noter que le ler règlement municipal des bains de mers date du 25-6-1854: cité par SAUT, op.cit. p.233.

[11] - A.D.P.O. 3E51/4 Me Amédée Jaume, not. à Perpignan n°154 du 1-4-1853, renouvellement d'acte de société et historique. Voir aussi biographies des Lloubes dans Capeille, Dictionnaire de biographies roussillonnaises, Paris, 1914, p.326-327.

[12] - A.D.P.O. 3E51/4 Me Amédée Jaume, not. à Perpignan n°154 du 1-4-1853, op.cit.

[13] - A.D.P.O. 3E33/43 Me Amouroux, not. à Perpignan, acte du 9-8-1862.

[14] - A.D.P.O. 3E33/48 Me Amouroux, not. à Perpignan, n°454 du 15-10-1864, portant mention d'un liquidateur de la banque Lloubes et Auriol en 1863. Ces liquidations, toujours très longues, débutent par la cession amiable des créances, précédant la nomination légale du liquidateur.

[15] - A.D.P.O. 3E33/44 Me Amouroux, not. à Perp. acte du 8-5-1863.

[16] - A.D.P.O. 3U1490, audience du 23-8-1864, mention de travaux de peinture.

[17] 17 - A.D.P.O. 124 W 840 enregistrem. actes ssp Argelès : enreg. du 29-3-1869 d'un acte s.s.p. du 8-6-1866 à Collioure entre Gervais Cucheau entrepreneur de charpentes à Marseille et Michel Noé maire de Collioure : établissemt. complet de bains de mer, contrat et description.

[18] - A.C. Perpignan, 1DI/24 du 24-4-1886, correspond. préfet-municip. qui participe aux frais. Un poste de sauvetage est créé à Canet en 1888 : cf. SAUT R op.cit., p.234

[19] - Atlas et géographie du Languedoc et du Roussillon, 1979, p.200-201, mentions pour le Languedoc. Evolution similaire d'après les sources, pour le Roussillon.

[20] - A.D.P.O. 3E33/51 Me Amouroux not. à Perp. n°100 du 14-3-1866.

[21] - A.D.P.O. 3E33/51 Me Amouroux not. à Perp. n°100 du 14-3-1866 op. cit .

[22] - Cf. BECAT J., Atlas de Catalunya nord, Prades, 1977, légende de carte B3a « les paysages ».