Les Cerises du Président - Céret - 1932

 

 

Chacun le sait, la cerise de Céret est un produit primeur du Languedoc-Roussillon. La tradition veut que chaque année, un cageot des premières cerises soit envoyé au président de la République, suivant un mode de transport aérien : « Elles voyagent en avion avant d’être remises au président de la République » indique la presse. Mais plus précisément, à quand remonte ce mode de transport devenu courant ? Cette pratique, érigée en tradition, est ancrée dans les mémoires collectives : dès lors, quelle en est la symbolique  et en quelles circonstances s’est-elle muée en protocole annuel ?

Préparatifs pour un envol

 

Fête de l'Aéro-Club du Roussillon

C’est au journal Le Figaro qu’il revient de mentionner, en 1932, le transport par avion des cerises à destination de l’Elysée. Dans son numéro du 13 mai, celui-ci décrit en effet les préparatifs entourant le vol inaugural. L’essai en est organisé par Alfred Sarda (1882-1932), président de l’Aéro-Club du Roussillon, avec la participation de deux acteurs principaux : l’aviateur Jacques de Sibour, célèbre en son temps, accompagné du président de la chambre de commerce de Perpignan.

« M. Sarda, président de l’Aéro-Club du Roussillon, a organisé, pour mardi, un premier essai de transports de fruits par avion. Le comte de Sibour, l’aviateur bien connu, emportera mardi de Perpignan à Paris les premières cerises cueillies à Céret et destinées aux Halles. Une caisse sera offerte au Président de la République par M. Bonnarel, président de la Chambre de Commerce de Perpignan, qui effectuera le voyage avec le comte de Sibour », note le journal.

17 mai 1932 : 1er transport aérien

Jacques de Sibour et son Farman 190

Calculs faits, c’est donc le mardi 17 mai 1932 que se déroule le premier voyage aérien des cerises de Céret vers la capitale. Acte de promotion de l’arboriculture roussillonnaise, il illustre les mutations des techniques de commercialisation agricole et notamment les tentatives, alors innovantes, de transports des fruits par avion. L’enjeu est donc économique comme le souligne l’implication d’Henri Bonnarel (1867-1951), par ailleurs négociant en vins et fondateur de la banque du Roussillon, mais il est également festif.

La veille du départ, lundi de Pentecôte, s’est en effet tenue à l’aérodrome de la Llabanère, « la grande fête aérienne organisée par l’Aéro-Club du Roussillon et la Société de Propagande Aérienne, avec le concours de pilotes réputés ». Fondé en 1923, affilié à la Fédération Nationale Aéronautique, l’aéro-club local déploie en effet une grande activité. Le lendemain, « le comte de Sibour fait une démonstration pour le transport rapide des primeurs. Parti à bord de son Farman 190 à 10h17 de Perpignan, à 17h30, il remettait un panier de cerises à M. Lebrun, Président de la République ».

Affecté à ce transport particulier, l’avion-taxi a donc accompli sa mission, et pour réussie qu’elle fût, l’affaire aurait pu en rester là. Or, initié en 1932, l’envoi des cerises de Céret vers le palais présidentiel perdure depuis huit décennies. A quels ressorts profonds est donc liée une telle entreprise ?

La cerise, fruit du peuple

Albert Lebrun - Président

Sonnant la retraite définitive de l’hiver, les cerises sont chargées d’une première symbolique, à la fois alimentaire et sociale : « Voici que circulent les gentilles voiturettes chargées en pyramides de ce vrai fruit du peuple…. Béni soit le temps des cerises, qui apporte aussi aux malheureux ce luxe : un dessert ! » indiquait le Petit Journal au XIXe siècle. Aussi, lorsque ce vol inaugural de 1932 s’inscrit dans le cadre d’un drame qui affecte le sommet de l’Etat, cette démarche en renforce le caractère symbolique.

Le 6 mai 1932 en effet, le président Paul Doumer est assassiné par un déséquilibré, et l’élection de son successeur, Albert Lebrun, vient d’avoir lieu le 10 mai. Dès lors, une semaine plus tard, le transport des cerises de Céret apparaît comme un geste de respect, un gage de fidélité de la population des Pyrénées-Orientales à l’égard du suffrage universel, autrement dit, comme une volonté de continuation des grands principes républicains.

Issu d’un événement politique marquant, ce geste apparaît en définitive comme un acte de soutien aux valeurs démocratiques et, à ce titre, intègre le vaste champ de la symbolique républicaine dont il est l’un des éléments fondateurs. Ainsi s’explique le maintien de ce rituel officialisé en 1932 et dont les origines historiques s’étaient estompées, mais dont la popularité demeure intacte : au-delà des inflexions de la mémoire et de l’histoire, l’envoi des cerises au président s’avère, en définitive, un geste partisan.

E. Praca

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BIBLIOGRAPHIE

Le Figaro, vendredi 13 mai 1932 : article précisément intitulé « Les cerises du Président ».

Jacques de Sibour (1896-1979) : Internet « Jacques de Sibour, un voyageur hors du commun », site : Crezan-Aviation.

Revue aéronautique de France, 6-1932, Ephémérides et article « Meeting de Perpignan ». Petit Journal, supplément illustré, 9 juin 1896.

Revue L’Illustration : Albert Lebrun (1871-1950), président de la République de 1932 à 1940.

PUBLICATION

Article paru dans La Semaine du Roussillon n°830 du 3 au 9 mai 2012.