La PHOTOGRAPHIE – Un message HUMANISTE

 

 

En dernière partie de son article paru en 1935, Maurice Chauvet évoque la photographie sous l’angle de la modernité et souligne son essor dans deux secteurs d’activité : l’économie et la science. Devenue support de la publicité dans la presse écrite, elle s’y substitue à l’art de l’éloquence et de la persuasion et participe avec entrain à l’économie de marché. Elle est par ailleurs l’auxiliaire de tous les secteurs de pointe, allant jusqu’à engendrer une nouvelle forme d’art issue de la recherche scientifique.

Plus largement, les améliorations techniques apportées à la presse et au matériel photographique contribuent à donner à cet art une impulsion nouvelle et, en définitive, lui permettent d’investir tous les champs de l’activité humaine. Par son incursion dans le quotidien et l’intimité de l’homme et réciproquement, par l’ouverture du regard porté sur le monde et par l’exercice de la compréhension, la photographie véhicule dès lors un nouveau message éthique : elle devient en effet le vecteur d’un nouvel humanisme, dont l’auteur se fait finalement l’interprète.

E. PRACA

 

DOCUMENT - 1935

La naissance d’un art : la Photographie

Fin de l'article

 

(…) « A mesure que la photographie sentait s’affirmer sa maîtrise, des appels venaient de l’extérieur et d’immenses champs d’activité s’ouvraient devant elle. La Publicité, qui, dans son élan, avait usé de toutes les forces du dessin et de la peinture, découvrait à son tour la puissance insoupçonnée de la photographie. Si tout problème publicitaire est un problème psychologique, au premier chef, comment la publicité aurait-elle pu méconnaître la valeur de la photographie ? Le cliché vint ici au secours du dessin et de la typographie, donnant à l’objet proposé un pouvoir d’attraction encore inconnu.

Il n’est de nos jours que de feuilleter nos somptueux magazines pour voir que la photo y a évincé dans les pages publicitaires le dessin qui régnait en maître de Lautrec à Capiello. Ici encore, la puissance de suggestion de l’objet « nu », vu sous son jour le plus propre à déterminer le client, démontre la vérité de cet axiome moderne : « pas d’intermédiaire » et consacre la mort de l’éloquence publicitaire, aussi inutile que la rhétorique de l’écrivain.

Mais bientôt la Science elle-même devait trouver dans la photographie son plus précieux auxiliaire. L’aviation, la topographie, la médecine, la chimie, la microbiologie, l’astronomie, la physique, l’optique, la radiologie, etc. donnaient à l’invention de Niepce des lettres de noblesses scientifiques et de nos jours aucun laboratoire ne peut se passer de l’aide qu’apporte le photographe à ses recherches.

Notez bien que l’art pur n’est pas exclu de cette activité, je dirai même que la photographie scientifique, malgré son but strictement utilitariste (et peut-être même à cause de cela) produit chaque jour des clichés d’une valeur décorative inouïe, et je connais telles épreuves de micrographie, de chimie ou de biologie qui, parmi les plus excitantes créations, comptent [content] la poésie des hommes. Et quelle satisfaction de penser qu’ici encore nous n’assistons qu’à une gestation, nous ne percevons que les premiers balbutiements de ce que sera la photographie de demain.

Il faut souligner l’importance d’un facteur qui a joué le rôle d’excitateur dans l’évolution de la photographie au cours de ces vingt dernières années. On rendra ainsi hommage à l’Imprimerie. En effet, les progrès de la reproduction photographique ont été dans ce domaine littéralement foudroyants. Il n’est, pour s’en convaincre, que de feuilleter quelques collections de revues illustrées pour noter, j’oserai presque dire à chaque exemplaire, une amélioration nouvelle.

Les procédés dits d’héliogravure, la simili, la rotogravure, la qualité des encres, le choix des papiers et les progrès mécaniques en sont arrivés non seulement à reproduire avec fidélité les épreuves photographiques, mais encore à leur donner une valeur et un « style » que bien souvent elles n’ont pas sur le papier bromure. La presse quotidienne et les hebdomadaires illustrés réalisent chaque jour, grâce au photomontage, de véritables œuvres d’art. Qu’il est loin le temps où de magnifiques clichés devenaient couchés sur le papier d’imprimerie, d’innommables horreurs, d’une platitude désespérante, tout en grisaille uniforme, quand ce n’étaient pas de véritables « combats de nègres dans un tunnel ».

Parallèlement aux améliorations dans les modes de reproduction, il faut noter les progrès techniques réalisés dans la construction des appareils photographiques. Progrès dans l’optique, progrès dans les émulsions, progrès dans le mécanisme des appareils. Aujourd’hui, on prend n’importe quel instantané, par n’importe quel temps et à n’importe quelle vitesse, et les dernières pellicules ultra-sensibles permettent des photographies de nuit impeccables. J’ai vu prendre des scènes parfaitement bien venues d’une revue des Folies-Bergère avec l’éclairage ordinaire du plateau.

Tout cela n’a pas été sans donner à l’art photographique une impulsion nouvelle et de nos jours on peut dire que la photographie fait partie intégrante de notre vie. Elle nous atteint partout, par notre journal, par les mille formes de la publicité, depuis le catalogue jusqu’à l’affiche ; elle nous devient indispensable par la radiographie ; elle simplifie le travail de l’ingénieur et de l’architecte ; elle nous distrait par le cinéma et nous éduque par le livre ; elle est devenue l’auxiliaire de la police et de la Justice, comme elle est celui de la Défense Nationale ; toutes les techniques et toutes les sciences font appel à elle et il n’est point d’activité humaine qui puisse se passer de son aide.

Mais la photographie n’est pas seulement une auxiliaire, un art mineur, un procédé de substitution de la peinture et du dessin, voire un aimable passe-temps. Elle est bien autre chose qu’un accessoire de l’industrie ou de la science. Elle est, avant tout, le signe tangible d'une révolution intellectuelle et philosophique avec toutes les conséquences que comportent des termes aussi généraux. C’est un message nouveau qu’elle apporte aux hommes modernes dans le domaine de l’éthique et dans le monde des sensations.

S’il est vrai que « l’œil est le miroir de l’âme », en rendant à cet organe sa prééminence dans l’échelle des sens, la photographie est appelée par lui, en participant de sa nature spirituelle, à modifier profondément non seulement notre manière de voir, ce qui ne serait pas grand’chose, mais notre manière de comprendre et d’aimer, ce qui est, n’est-il pas vrai, l’essentiel ? ».

Maurice CHAUVET

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BIBLIOGRAPHIE

CHAUVET Maurice, "La naissance d'un art : La Photographie", in annuaire Perpignan adresses, 3e année [1935].

POUR EN SAVOIR PLUS

A lire dans l'ordre : Début de l'article de Maurice CHAUVET en lien :

Maurice CHAUVET - Naissance d'un ART : la PHOTOGRAPHIE

Suite 1 de l'article de Maurice CHAUVET en lien :

NADAR et ATGET - De vrais PHOTOGRAPHES

Suite 2 de l'article de Maurice CHAUVET en lien :

PHOTOGRAPHIE - Le TRIOMPHE de L'IMAGE