NADAR et ATGET - De vrais PHOTOGRAPHES

 

 

En 1935 paraît dans un annuaire méridional, un article intitulé « La naissance d’un art : la Photographie ». L’auteur en est Maurice Chauvet (1898-1972), avocat montpelliérain, littérateur et président d’honneur du Photo-Ciné-Club de l’Hérault. Réfutant l'aspect commercial de ce métier, celui-ci exprime son admiration pour deux novateurs de l’art photographique, dont l’œuvre fut longtemps méconnue : Nadar et Atget. Si leur démarche esthétique apparaît différente, leur contribution à l’histoire de la photographie apparaît essentielle.

Dépouillant ses portraits d’un quelconque décor, Nadar se place en effet du point de vue de son modèle. Soucieux d’une approche psychologique de son sujet, il recherche et exprime la personnalité qui en émane. Auteur d’un immense corpus de prises de vues documentaires et instantanés, Atget se place pour sa part du point de vue du photographe. Sa sensibilité personnelle transparaît dès lors au travers de ses milliers de clichés. La photographie acquiert ainsi une nouvelle dimension artistique, loin de la multiplication des procédés de reproduction et de l’aspect mercantile de la profession.

E. PRACA

 

DOCUMENT - 1935

La naissance d’un art : la Photographie

Suite 1

 

(…) « Et, pourtant, deux précurseurs avaient laissé une œuvre méconnue : Nadar pour les professionnels et Atget pour les amateurs, puisqu’il faut parler, en se reportant à cette époque, d’une distinction arbitraire, aujourd’hui heureusement abolie.

Avant Nadar, les innombrables disciples et bien pâles imitateurs de Daguerre s’attachaient à nous donner surtout la ressemblance externe du personnage et quelques épreuves sur papier albumine où des Daguerreotypes ne manquent pas d’un certain sens photographique ; leur naïveté, leur stylisation inconsciente des personnages, leur réalisme, leur minutie dans le détail vestimentaire, leurs aspirations vers la peinture impressionniste, tout cela sent avec force l’époque de Zola, des Goncourt, de Céard et de Guy de Maupassant ; mais tout cela exprime pourtant l’opinion commune de ce temps, à savoir que la photographie ne peut être qu’une copie fidèle de l’homme et de la nature, la reproduction mécanique d’une paysage, la fixation au rabais des traits d’un parent ou d’un ami, une sorte de peinture des pauvres. C’est ainsi que quelques lustres plus tard on envisagera l’invention prodigieuse du cinéma qui, lui, sera considéré comme un « théâtre au rabais », un véritable « opéra de quatre sous ».

Qui pense alors qu’un « homme photographie comme il peint, comme il sculpte, avec les yeux de l’âme » ? Qui pense que la photographie est bien autre chose qu’un document exact et seulement cela ? Et, cependant, Nadar avait créé le portrait photographique.

Rien de plus saisissant que ses photos de Delacroix, Rossini, Chevreul, Georges Sand, Baudelaire, Courbet etc. Avec lui, d’un seul coup, la photographie atteint à la dignité d’un art. Ce n’est pas à la ressemblance extérieure du modèle que s’attache ce créateur ; pour cela, c’est l’affaire de l’objectif, mais à la ressemblance « intérieure », si j’ose m’exprimer ainsi. Ce qu’il rend avec une incomparable maîtrise, c’est l’être psychologique. Il ne se perd pas dans un fatras inutile, il méprise les accessoires, les toiles de fond, mais il sait faire prendre à son modèle la pose caractéristique, celle qui le classe et le définit ; enfin, il soupçonne et utilise les jeux de l’ombre et de la lumière, qui donnent à ses œuvres un effet extraordinaire.

« Ses effigies, ainsi que l’a écrit justement Waldemar George, traduisent les profondes aspirations des hommes, leurs vertus, leurs tares et leurs tourments. Voici le facies ravagé par un feu souterrain d’Eugène Delacroix, son torse droit et bombé d’officier en civil. Le portrait de Baudelaire est inoubliable… Mais voici la carrure athlétique de Courbet, ses larges épaules, son ventre proéminent et son air débraillé. Le visage du peintre de l’Enterrement à Ornans, vu par le vieux Nadar, présente un singulier alliage d’infatuation, de morgue démocratique (sciemment démocratique), de force élémentaire et de « foi laïque… » Gauthier est magnifique. Balzac est « peuple » Musset est un jeune lion… M. de Lamartine est un aristocrate… Oui on peut l’affirmer, Nadar a élevé le portrait à un niveau de perfection technique et esthétique, qui n’a pas été dépassé depuis lors ».

C’est une révolution semblable qu’à une époque plus rapprochée de nous apportait, au début de ce siècle, « l’amateur » Atget. Alors qu’avant lui, et après lui, hélas ! (et de nos jours encore) le document photographique trouvait son épanouissement dans la carte postale illustrée, le panorama d’Exposition, le presse-papier, le fond de cendrier ou le coffret « Dauville » en coquillage, Atget parcourait les rues de Paris, reporter photographique avant la lettre, accumulant ses milliers de clichés. Tout lui était bon : devantures, omnibus, camelots, filles, marchés aux puces, manèges et baraques foraines, et jusqu’au pavé des rues. Prodigieux imagier, il saisissait dans de fulgurants instantanés le trait vivant, l’éclairage unique, la pose qui, dans une seconde, sera perdue pour l’éternité. C’était un poète qui s’exprimait avec sa chambre noire. Pour lui, vraiment, c’était le sentiment qui faisait l’artiste et non l’instrument.

Mais c’est seulement depuis quelques années qu’on a apprécié comme il convenait l’œuvre de ces deux grands novateurs qui n’ont jamais pratiqué ces faux semblants artistiques, par lesquels la photographie a été déshonorée pendant le premier quart du siècle ; je veux parler de ces études de pseudo-peinture, de ces procédés au charbon, des imitations d’aquarelles, des reports, des teintes, des truquages et autres sottises qui sont vraiment des non-sens photographiques. Ce qui comptait pour eux et ce qui doit seulement compter pour les vrais photographes, c’est le sens artistique, l’intelligence de la vision, la composition du sujet et non les vaines formules et les procédés de reproduction en trompe-l’œil, qui ne feront jamais une œuvre photographique d’un cliché pris par un homme sans tempérament » (...).

 Maurice CHAUVET

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NOTES

Waldemar George : critique d’art et essayiste :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jerzy_Waldemar_Jarocinski

BIBLIOGRAPHIE

CHAUVET Maurice, "La naissance d'un art : La Photographie", in annuaire Perpignan adresses, 3e année [1935].

POUR EN SAVOIR PLUS

A lire dans l'ordre : Début de l'article de Maurice CHAUVET en lien :

Maurice CHAUVET - Naissance d'un ART : la PHOTOGRAPHIE

Suite 1 de l'article de Maurice CHAUVET  : cf. ci-dessus

Suite 2 de l'article de Maurice CHAUVET en lien :

PHOTOGRAPHIE - Le TRIOMPHE de L'IMAGE

Fin de l'article de Maurice CHAUVET, en lien :

La Photographie - Un message HUMANISTE