Félix JOURDAN - 1852-1915 - Imprimeur à Paris

 

 

 

Au sein du vaste secteur de l’imprimerie parisienne, figure un établissement dénommé imprimerie Goupy-Jourdan. Fondée au XIXe siècle, cette entreprise répond aux divers besoins en impression de la capitale. Elle tire sa dénomination de deux membres de la profession, Victor Goupy, initialement typographe et Félix Jourdan, commis négociant. Cette imprimerie se distingue à la fois par ses types de productions et par son réseau relationnel.

Victor Goupy et Félix Jourdan

Fils d’un cabaretier de Mayenne, Victor Goupy (1823-1893), apparaît comme typographe à Paris sous le Second Empire. Son imprimerie est d’abord située 5 rue de la Garancière, derrière l’église St Sulpice, avant d’être transférée 71 rue de Rennes au début des années 1870. En 1878, il forme avec Félix Jourdan, commis-négociant, une société en nom collectif pour son exploitation.

Issu d’une célèbre famille d’artistes lyriques, Félix Jourdan (1852-1915) est le second fils de Pierre Marius Jourdan et de Marie Alexandrine Mercier, dont la carrière se partage entre Paris et Bruxelles. Frère d’artistes lyriques ou de théâtre, celui-ci s’oriente pour sa part vers le métier d’imprimeur à Paris, au moment de l’essor de cette profession, plus sensible après 1870. Vers la fin de la décennie, le 13 février 1878, a ainsi lieu la formation de la société en nom collectif Goupy-Jourdan, Victor Goupy étant alors âgé de 55 ans et Félix Jourdan de 25 ans.

 

 

Cette association professionnelle s’accompagne d’une alliance matrimoniale. Le même jour en effet, Félix Jourdan signe un contrat de mariage avec Joséphine Louise Maussang, née en 1860 à Asnières sur Oise, qu’il épouse le lendemain. Originaire du Puy de Dôme par sa mère, celle-ci  est alors domiciliée « de fait » à l’adresse de l’imprimerie, 71 rue de Rennes à Paris. Elle porte également le patronyme de « Maussang dite Goupy », indice d’un lien de parenté ou d'adoption existant entre les deux familles.

La société nouvellement constituée est prévue pour une durée de quinze ans, et son capital fixé à 150 000 F. Donnant à Félix Jourdan un rang d’associé, elle comprend l’imprimerie située 71 rue de Rennes, désignée à compter de 1878, sous le nom d’« Imprimerie V. Goupy et Jourdan ».

Les travaux de l’imprimerie

L’entreprise propose alors deux formes d’activités. Une facture de 1906 énonce en effet les orientations de la maison, telles qu’elles apparaissent établies depuis longtemps. La première, relativement commune, consiste en production de « catalogues, prix courants, actions, journaux, labeurs, travaux de ville, affiches etc. ». Relevant de travaux couramment pratiqués, ce volet est lié à l’activité économique de la capitale.

La seconde orientation apparaît plus originale et se rapporte à des travaux d'érudition. D’ordre linguistique, elle consiste en effet en « impressions en grec, arabe, allemand, anglais, russe, éthiopien, polonais, hébreu, espagnol, syriaque etc », en bref un ensemble de travaux imprimés en langues diverses, attestant du rôle de foyer intellectuel tenu par la capitale. De fait, dès le Second Empire, la première imprimerie Goupy, située rue de la Garancière était déjà  intitulée « Imprimerie orientale de Victor Goupy ».

Se positionnant sur un segment de publications relativement rares, l’entreprise génère dès lors un volume éditorial réduit, se prolongeant toutefois jusqu’au XXe siècle. Actuellement, cette activité remarquable est relayée par la Bibliothèque Nationale, qui propose désormais la duplication de certaines publications sorties de cette ancienne imprimerie.

La succession de Victor Goupy

 

 

Imprimeur reconnu par ses pairs, Victor Goupy figure dans le même temps comme notable parisien. Membre du conseil des prudhommes à compter de 1865, il représente les métiers de la typographie et les industries s’y rattachant, puis les industries diverses. Devenu président de cet organisme où il siège durant plus de 20 ans, chevalier de la Légion d’honneur en 1880, il décède à Paris fin 1893, à l’âge de 70 ans.

Mettant un terme à une quinzaine d’années de collaboration professionnelle, ce décès entérine également une séparation effective dans la direction des affaires. Devenu veuf de Marie Françoise Clémentine Choblet, Victor Goupy avait en effet épousé en secondes noces en 1887, Marie Morin, une jeune relieuse de très loin sa cadette. Après le décès de son époux, celle-ci confie l’imprimerie à un homonyme du nom de G. Maurin et à compter des années 1895, l’imprimerie prend le nom d’« imprimerie Goupy, G. Maurin, successeur, 71 rue de Rennes ».

Dans un troisième temps enfin, l’entreprise change à nouveau de dénomination. Une dizaine d’années plus tard en effet, elle porte désormais le seul patronyme de la veuve Goupy, sous le nom de Mme V. Goupy Succr, selon un en-tête de 1906. 

L’imprimerie Jourdan de la Goutte d’Or

Dans l’intervalle, en 1893, Félix Jourdan a pour sa part effectué l’acquisition d’un nouveau fonds de commerce, cette fois situé 36-38 de la rue de la Goutte d’Or à Paris. En 1891, l’architecte Gustave Rives et l’homme d’affaires Georges Dufayel avaient obtenu à cette adresse un permis de construire, à mettre sans aucun doute en relation avec l’édification des Grands Magasins Dufayel, situés dans le même quartier. Cédée par le dénommé Duval, la nouvelle « Imprimerie F. Jourdan, 36-38 rue de la Goutte d’Or », se trouve dès lors dans la mouvance géographique de ce vaste complexe commercial.

A compter de la Première Guerre Mondiale, l’activité professionnelle se maintient ensuite par les femmes. Du couple Jourdan est en effet issue une fille, Andrée Victorine Stéphanie Jourdan, née à Paris en 1879. En 1915, mère et fille apparaissent veuves et propriétaires de l’entreprise désormais intitulée «  Imprimerie Veuves Jourdan, 36-38 rue de la Goutte d’Or » puis « Imp. Jourdan et Cie, 36-38 rue de la Goutte d’Or ». En 1920, l'imprimerie apparaît dirigée par Charles Estivin, qui y est employé depuis longtemps. Au milieu de la décennie, celle-ci se constitue enfin en société anonyme et demeure connue sous le nom de Société anonyme d’imprimerie de la Goutte d’Or.

Au terme de la guerre, le contenu des commandes paraît avoir changé. Sortent en effet des presses de la société des ouvrages populaires, dont certains sont édités par la maison Arthème Fayard et Cie, située dans l'arrondissement voisin et dont les racines familiales sont localisées en Puy de Dôme. L'entreprise imprime également des affiches, telle celle de l’illustrateur André Galland : La Côte d’Emeraude Chemins de Fer de l’Etat. Les bords de la Rance de Dinard à Dinan. Succédant aux études historiques, à la littérature française et étrangère, aux sciences et à la religion, les tendances de cette période appellent toutefois à être mieux identifiées.

Un réseau relationnel cohérent

En tout état de cause, l’intérêt de cette imprimerie réside également dans ses relations sociales. Sous le Second Empire, celles-ci concernent les milieux du théâtre. En 1864, un frère de Victor Goupy épouse ainsi une artiste dramatique, Estelle Collignon. Félix Jourdan est lui-même issu d’une famille d’artistes lyriques. Il est par ailleurs beau-frère de Charles Auguste Pitet, important fabricant de brosserie et de pinceaux, dont les usines sont situées en Bretagne. En 1904, il est témoin au mariage d’une nièce, Yvonne Pitet, avec Maurice Porte, pour sa part fondateur et dirigeant de sociétés publicitaires à Paris, marquant le lien entre brosserie et publicité.

En 1905, une autre nièce Jourdan épouse pour sa part Henri Manoury, fondé de pouvoirs de l’expédition française, notoirement connue, du docteur Charcot. A cette époque, le frère de Félix Jourdan, Robert Jourdan, est associé dans la propriété de la dernière imprimerie, et figure également comme éditeur et industriel. Plus largement, les relations familiales sont établies avec d’importantes personnalités des secteurs économiques ou artistiques de la capitale, tels  l’industriel et homme d'affaires Frédéric Manaut, l’acteur de théâtre Léon Brémont ou encore Antoine Coggia, futur préfet.

En définitive, un lien cohérent s’établit entre milieux artistiques, imprimerie et publicité, brosserie et affichage, dont l’entreprise Jourdan constitue un maillon. Jalons chronologiques et réseau relationnel ont donc pour finalité d'ouvrir de nouvelles perspectives de recherches, tout en permettant le recensement cohérent des diverses productions de cet établissement, fixé dans la capitale.

E. PRACA

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POUR EN SAVOIR PLUS

PRACA E., La maison PITET AINE - Brève chronologie - 1825-1942 - Site E. Praca, Rubrique Culture.

PRACA E., Maurice PORTE - 1880-1941 - Site E. Praca, Rubrique Culture.

PRACA E., UN TRIO REPUBLICAIN à PARIS en 1897 - Site E. Praca, Rubrique Société.

NOTES

Mention de Charles ESTIVIN, directeur de l'imprimerie 36-38 rue de la Goutte d'Or, in : Annuaire de l'Imprimerie, 1920, p.135. Egalement cité comme "prote dans la maison Jourdain" (lire : Jourdan) en 1912, in JO du 23-2-1912. Sur la généalogie de Charles Julien Estivin (1866-1949) : geneanet, pseudo : julfel.