La maison PITET AINE - Brève chronologie - 1825-1942

 

Usine de Saint Brieuc - Vue générale - 1926 - Col. Pitet

 

La fabrication des pinceaux et l’histoire des entreprises s’y rattachant constituent l’un des champs d’études originaux en matière d’histoire de l’art. Les jalons chronologiques de la maison Pitet, l'une des plus importantes de France, permettent de suivre l’évolution de l’entreprise à compter du XIXe siècle, et son passage du stade d’entreprise familiale à celui de société anonyme. Le siège social et la maison de vente Pitet sont situés à Paris et la fabrication s’effectue en Bretagne, région pionnière dans le secteur de la brosserie. Esquissées dans cet article, des passerelles se forment entre ce secteur industriel et le monde de l’art, dont celui de la peinture et de la mode, héritiers des décors et costumes de théâtre et d'opéra. 

E. Praca

 

La maison Pitet aîné

Brève chronologie

 

De la Maison Nicod à la Maison Pitet

1825

Selon un article publicitaire de 1926, la maison Pitet, située à Paris et en Bretagne, aurait été fondée en 1825 par « Augustine Mertens ». Plus précisément, elle aurait eu pour premiers dirigeants les fabricants de pinceaux Charles Pitet[1] et son épouse Anne Mertens[2], d’origine belge, figurant parmi les pionniers de cette fabrication en Bretagne[3].

Cette date de fondation demeure à vérifier. En tout état de cause, le premier patronat de l’entreprise apparaît exogène à la région. Fils d’un chapelier, Charles Pitet (v.1809-1876) est en effet né à Salins dans le Jura. Anne Françoise Mertens est pour sa part née vers 1808-1809 à Nivel (Nivelles), en Belgique. 

1831-1837

En 1837, il existe par ailleurs une vingtaine de fabricants dans la capitale, parmi lesquels la maison Auguste Nicod, fondée en 1831 et fixée à Paris[4]. Auguste Nicod, mentionné 257 rue St Martin, est fabricant de pinceaux pour miniature, dessin, lavis, brosses à tableaux, et s’occupe en général de toute la partie fine de la profession[5].

Les Nicod et les Mertens sont pour leur part alliés par mariage : Auguste Nicod (1805-1879) est en effet le beau-frère de Charles Pitet. Il est l'époux de Sophie Mertens (1796-1879)[6], sœur d’Anne Mertens précitée.

 

Maison Pitet aîné - Sous Charles Pitet

1843

La maison Auguste Nicod est reprise en 1843 par Charles Pitet. Elle occupe 40 ouvriers, chiffre d’affaires : environ 120 000 francs[7]. C'est la même année que Charles Pitet a épousé Anne Mertens, le 29 juin 1843 à Paris[8].

L’entreprise prend la dénomination de « Pitet aîné », Charles Pitet étant en effet le frère aîné d'Auguste Pitet, né en 1817 à Salins (Jura). Egalement fabricant de pinceaux et demeurant 305 rue St Martin à Paris, ce dernier se marie en 1855 à Morlaix, en Bretagne[9].

1847-1866

Seconde génération : naissance en 1847 à Paris de Charles Auguste Pitet (1847-1903), fils de Charles Pitet et d’Anne Mertens. Le Second Empire marque l’épanouissement culturel de la lignée. Charles Auguste Pitet effectue sa scolarité au collège Ste Barbe, est promu bachelier ès lettres en 1865 et bachelier ès sciences en 1866. Il complète ses études par un séjour de trois ans en Allemagne et en Angleterre (1866-1868)[10]. En 1866, ses parents sont domiciliés 47 rue Mesplay à Paris[11].

 

Maison "Pitet aîné et fils" - De Charles à Charles Auguste Pitet

1873-1874

Charles Pitet aîné s’associe à son fils aîné Charles Auguste, qui entre dans l’affaire paternelle en 1873-1874[12]. L’entreprise prend alors la dénomination de « Pitet aîné et fils ».

Charles Auguste Pitet épouse à son tour le 4 mai 1874 à Paris, Hermance Jourdan (1855-1934), fille du célèbre artiste lyrique et de théâtre Pierre Marius Jourdan et de Marie Alexandrine Mercier, mariés en 1849 à Paris. Ceux-ci partagent leur existence entre Paris et Bruxelles, où ils fréquentent théâtres et opéras.

19-10-1876

Charles Pitet père, fondateur de l’entreprise, décède le 19 octobre 1876 à son domicile, 55 Bd Magenta à Paris. Son fils Charles Auguste reprend l’affaire après le décès paternel. Le même mois, le 30 octobre 1876 naît à Bruxelles (Belgique), Pierre Pitet, représentant la troisième génération, fils aîné de Charles Auguste Pitet et d’Hermance Jourdan[13].

1878

Le siège social de l’entreprise est situé 24 Faubourg Saint Denis à Paris et la fabrique à Morlaix. Celle-ci remporte deux médailles d’or à l’exposition universelle de 1878. Productions : pinceaux pour lavis et aquarelle, pour doreurs et toutes catégories de peintres professionnels – peintres en voitures, sur porcelaine, etc. Egalement brosses pour peinture à l’huile et bâtiment, décor, faux bois et industrie. Spécialisée en « mannequins et maquettes, boîtes, palettes et chevalets pour artistes », en « pierres à brunir pour relieurs et doreurs », l’entreprise propose enfin « des peignes en acier et en cuir pour le décor », et de la « coutellerie pour peintres et vitriers ». Elle est également commissionnaire en articles de peinture[14].

En 1878, son chiffre d’affaires est de 1 200 000 F dont près d’un tiers est réalisé avec les Etats-Unis[15]. La maison Pitet emploie dans sa fabrique de Morlaix 300 ouvriers environ « dont la plupart sont des femmes et des jeunes filles ». Il s’agit d’une manufacture : « Toute la fabrication s’opère à la main sans aucune machine ». Elle remporte de nombreuses récompenses et pratique l’exportation « dans le monde entier »[16].

1882-1884

Expansion de l'entreprise : en 1882, Charles Auguste Pitet fils fait construire une nouvelle manufacture à vapeur à St Brieuc, dans le département des Côtes du Nord, en Bretagne, dont l’outillage est perfectionné et mécanisé. Il y transfère les ouvrières de Morlaix et y instaure les bases d’une protection sociale patronale[17]. En 1884, l’usine de St Brieuc comprend 74 ouvriers et « se développe rapidement[18] ».

26-1-1887

Anne Mertens, veuve du fondateur Charles Pitet, décède à Paris le 26 janvier 1887. Le 29 janvier de la même année naît à Paris, Robert Pitet (1887-1952), petit-fils de Charles Pitet, fils cadet de Charles Auguste et frère de Pierre Pitet[19].

1897

L’usine de Saint Brieuc comprend 217 ouvriers[20].

 

SNC "Pitet aîné et Cie" - Associés : Charles Auguste Pitet et G. F. Stahl

26-5-1898

La maison Pitet est constituée en société commerciale en nom collectif, établie en association entre Charles Auguste Pitet et Georges Frédéric Stahl, négociant à Paris. Celle-ci est formée sous la raison sociale « Pitet aîné et Cie », siégeant à Paris, 51 rue du Faubourg-Poissonnière. Elle a pour objet « l'exploitation à Paris, rue du Faubourg-Poissonnière, n° 51, avec usine à Saint-Brieuc, d'un fonds de commerce de fabrication et vente de pinceaux, brosses et articles pour la peinture et le dessin » [21].

Alsacien installé à Paris, Georges Frédéric Stahl est époux de Mathilde Proust, née à Rio de Janeiro et dont le père est un fabricant de broderies réputé, revenu s'installer en France.

1899-1900

Reconnaissance du rôle culturel de Charles Auguste Pitet, en relation avec l'art de la peinture. En 1899il est reçu officier d’académie, comme organisateur d’expositions de tableaux à Paris. La « maison de tableaux » qu’il dirige est également située 51 rue du Faubourg Poissonnière, dans l’immeuble abritant la maison de vente de brosserie[22]. En août 1900, Charles Auguste Pitet est élevé au grade de chevalier de la Légion d’honneur au titre du ministère du commerce[23].

1902

Bénéfices de la société « Pitet aîné et Cie » en 1902 : 76 000 F. Bénéfices de la maison de tableaux : 21 750 F[24]. Autour de la famille Pitet, dans leur maison appelée Ker Mam Goz à Trégastel,  gravitent écrivains et artistes.

30-9-1903

Charles Auguste Pitet décède le 30 septembre 1903, à son domicile 6 rue Puvis de Chavannes à Paris, à l’âge de 57 ans. Il est inhumé au cimetière du Père Lachaise. Déduction faite du passif, l’actif de sa succession s’élève à 1 247 800 F[25].

30-12-1903

Nomination de Pierre Pitet, fils aîné, comme associé dans la société en nom collectif Pitet aîné et Cie, à la suite du décès de son père. La société est prorogée jusqu'au 15 mai 1920[26].

16-5-1908

Cession d’une portion de ses droits dans la société par Hermance Jourdan, veuve de Charles Auguste Pitet[27].

 

SNC "Pitet aîné et Cie" - Associés : Pierre et Robert Pitet

21-5-1912

Georges-Frédéric Stahl, négociant demeurant à Paris, cède à Pierre et Robert Pitet, demeurant à Paris et Neuilly-sur-Seine, tous ses droits dans la société en nom collectif précédemment formée avec leur père Charles-Auguste. Cette cession débute le 15 mai 1912 ; la société continue d'exister sous la même raison sociale : « Pitet aîné et Cie ».

Dans le détail, les frères Pierre et Robert Pitet deviennent seuls co-associés sans aucun commanditaire, et tous deux seuls gérants propriétaires, respectivement de la moitié du fonds social. Ils ont concurremment entre eux, l'administration de la société et la signature sociale et ne peuvent céder tout ou partie de leurs droits sans consentement réciproque[28].

11-11-1914

Grande guerre : décès de Pierre Pitet, diplômé de St Cyr, demeurant à Paris, 38 boulevard Lannes, fils aîné de Charles Auguste Pitet et négociant associé dans la SNC Pitet aîné et Cie. Pierre Pitet meurt pour la France  en novembre 1914 à Cirey, dans les Vosges (Meurthe et Moselle).

 

Société Anonyme "Pitet aîné"

1926

Mention de Robert Pitet, croix de guerre, frère du défunt, comme administrateur délégué. Usines à Saint-Brieuc et Guingamp. La société est devenue une SA au capital de 1,5 million de francs[29].

« Pitet aîné » emploie 400 ouvriers : « Au regard des chiffres de l’emploi, de 1926, le redressement et l’expansion de la brosserie Pitet sont remarquables dans les années vingt puisqu’elle double ses effectifs grâce à une seconde usine à Guingamp, où une école d’apprentissage est ouverte pour former la main d’œuvre. La moitié de la production est exportée. Cette deuxième unité de production ne survit pas à la crise des années 1930[30] ».

7-7-1934

Décès d’Hermance Jourdan, veuve de Charles Auguste Pitet, le 7 juillet 1934 à Paris. Elle laisse pour héritiers sa fille Yvonne, épouse de Philippe Mallet (1887-1966), son fils Robert, industriel, et sa fille cadette Margaï Pitet, résidant à Monaco, veuve de Paul Emile Duchemin, assureur[31].

1938

Mention des Etablissements Pitet aîné, 51, faubourg Poissonnière, Paris, 9e. Société anonyme au capital de 1,5 million de francs. Administrateurs : Robert Pitet et Antoine Coggia, allié à la famille par mariage[32]. Usine à St-Brieuc et Guingamp. Pinceaux et brosses pour artistes, carrosserie. etc. Boîtes, chevalets pour peintres[33].

1939-1942

Selon C. Bougeard, l’usine de Guingamp est fermée dans les années 1930. L’effectif de l’entreprise passe de 400 ouvriers en 1926 à 200 en 1939[34]. La Seconde Guerre Mondiale aggrave la situation : « La guerre et l’occupation sont une période difficile et le plan de « concentration des entreprises » mis en œuvre par le gouvernement de Vichy entraîne la fermeture autoritaire de l’entreprise Pitet en1942 »[35].

Dans l’intervalle toutefois, Philippe Mallet, demeuré veuf d’Yvonne Pitet en 1936, épouse en 1939 Marie Louise Jeanne Carmen de Tommaso (1909-2015), fondatrice de la maison de mode Carven. L’activité française des arts et des collections, elle-même dérivée de l'art du costume de théâtre, très preignante dans la famille, est relancée dans l’après-guerre. Pour mémoire, Philippe Mallet (1887-1966) est également frère du célèbre architecte Robert Mallet-Stevens (1886-1945), dont les racines familiales se situent en Belgique.

 

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POUR EN SAVOIR PLUS
 

PRACA E., Félix JOURDAN – Imprimeur à Paris, Site E. Praca, Rubrique Culture.

PRACA E., Maurice PORTE - 1880-1941 - Site E. Praca, Rubrique Culture.


 

NOTES

[1] Charles Pitet né vers 1810 à Salins dans le Jura. Etat-civil reconstitué Ville de Paris : marié à Anne Françoise Mertens le 29-6-1843 à Paris 6e.

[2] Anne Françoise Mertens née vers 1808-1809 à Nivel (Nivelles), Belgique. Décédée le 26-1-1887 à Paris 10e.

[3] La Bretagne se spécialise dans ce secteur industriel à compter de cette date.

[4] Catalogue général descriptif de l’exposition : section française. Exposition universelle de Paris, 1878.

[5] Almanach du commerce de Paris, 1843, p.270.

[6] Auguste Jean Baptiste Nicod, né le 15-6-1805 dans le Doubs, décédé le 28-4-1879 à Fontainebleau. Sophie Françoise Mertens, née le 31-10-1796 à Bruxelles, décédée le 31-10-1879 à Fontainebleau.

[7] Catalogue général exposition 1878, op cit.

[8] Etat-civil reconstitué Ville de Paris - 6e.

[9] Né à Salins en 1817, marié en 1855 à Morlaix, avec Jeanne Marie Le Bras, fille de Michel Marie Le Bras (1816-1858), fabricant de pinceaux, et de Marguerite Tilly (1818-1857).

[10] Site Léonore, dossier LH/2173/28 de Charles Auguste Pitet.

[11] Mention domicile Charles Pitet et Anne Françoise Mertens dans acte de mariage d’Augustine Sophie Pitet, fille aînée, née le 20-7-1844 à Paris, épouse le 20-1-1866 de Louis Gontier, notaire à Thomery.

[12] Catalogue général 1878, op. cit. et site Léonore, dossier LH, op.cit.

[13] Pierre-Robert-Charles Pitet. Transcription de son acte de naissance à Paris, 13-6-1878.

[14] Réclame 1881 « Pitet aîné et fils » Paris, rue du Faubourg Saint-Denis, Paris.

[15] Catalogue général 1878, op. cit.

[16] Catalogue général exposition 1878, op. cit.

[17] Site Léonore, dossier LH Charles Auguste Pitet, op.cit.

[18] BOUGEARD Christian, Article « Prémices de la décentralisation dans les Côtes-du-Nord (1870-1940) » Histoire, Economie et société, 1985, vol4 n°1, p.137-160.

[19] Archives Ville Paris, V4E 6293, acte naissance Robert Yves Léon Pitet le 26-1-1887 à Paris. Décédé à Trégastel.

[20] BOUGEARD Christian, tableau in article op.cit.

[21] Acte Me Théret, notaire à Paris, 26-5-1898.Concernant Stahl, mention relevée : Georges-Frédéric Stahl, optant pour la nationalité française in Bulletin des lois.

[22] Archives Ville de Paris, déclaration succession Charles Auguste Pitet, 30-3-1904.

[23] Palmes académiques : JO 15-2-1900; Site Léonore, dossier LH/2173/28 C. A. Pitet, op.cit. Egalement chevalier puis commandeur de l’ordre du Christ, 1890 et 1895.

[24] Archives Ville Paris, déclaration de succession Charles Auguste Pitet, 1904, op.cit.

[25] Dossier LH et déclaration de succession op.cit.

[26] Acte Mes Nottin et Greslé, notaires à Paris, 30-12-1903.

[27] Acte Me Greslé, notaire à Paris.

[28] Bulletin municipal officiel Ville de Paris, 14-6-1912 : acteMe Nottin, notaire à Paris, 21-5-1912. Cession ne modifiant pas les droits d’Hermance Jourdan énoncés en 1908.

[29] Page publicitaire illustrée, « Etablissements Pitet aîné », 1926. Début de la fonction d’administrateur-délégué et de la nouvelle dénomination à préciser.

[30] Bougeard C., Article 1985, op.cit.

[31] Archives Ville de Paris, déclaration de succession d’Hermance Pitet née Jourdan. Yvonne Pitet, née en 1885 à Trégastel, décédée en 1936 à Paris. Margaï Pitet, fille cadette est née en 1892 à Paris.

[32] Antoine Coggia, préfet et homme d’affaires, beau-frère de Robert Pitet. Epoux en 1900 de Marie Anne Pitet, née en 1878, décédée avant 1934, fille de Charles Auguste Pitet et d’Hermance Jourdan.

[33] Annuaire industriel. Répertoire général de la production française, 1938.

[34] Tableau effectifs : Bougeard C., Article 1985, op.cit. Cette fermeture est toutefois provisoire, selon témoignage de B. Combemale en 2015. La maison Pitet fait partie du patrimoine industriel de la famille Combemale, branche maternelle.

[35] Bougeard C., Article 1985, op.cit.