Visite pastorale à Saint Laurent de Cerdans en 1921

 

 

Ancien curé de St Laurent-de-Cerdans dans les Pyrénées-Orientales, J. Borrallo décrit dans les années 1920 les coutumes religieuses existant sur le territoire de sa paroisse. Après le dimanche de la Passion, tenu de déposer du sel béni sur le seuil des habitations, il effectue une tournée dans les métairies de montagne, situées à l’écart de l’habitat communal groupé. En 1921, il publie le compte-rendu de cette tournée dans une revue régionaliste intitulée Le Vallespir, dont il est le principal animateur.

Sa description rappelle tout d’abord les origines, religieuses et profanes, géographiques et historiques, de chants populaires tels que les Goigs dels Ous et les Cantarelles, entonnés à la période de Pâques. Elle renseigne ensuite sur le circuit emprunté lors de cette visite pastorale et mentionne les propriétaires et métayers des écarts de Saint-Laurent, dont les liens familiaux avec la Catalogne résultent de la proximité de la frontière.

Apparaissent ainsi les lieudits, les chemins et passages, les sommets, les cours d’eau, la faune et la flore de cette région montagneuse, ainsi que les patronymes liés à ces métairies, dont l’habitat s’avère généralement fort ancien. Le texte ci-dessous retranscrit le compte-rendu paru dans la revue Le Vallespir de mai 1921 ; il a été complété par la liste des propriétés visitées par le curé.  Manque à cette description la suite de la tournée, probablement insérée dans des numéros ultérieurs, ou dans d’autres publications de cet homme de lettres local et prolifique.

E. PRACA

 

DOCUMENT

Visite pastorale de J. Borrallo aux habitants

des métairies de Saint-Laurent de Cerdans

1921

Lo Salpas

Après le Dimanche de la Passion, le Coutumier paroissial impose au curé de Saint-Laurent de Cerdans l'obligation de bénir les métairies qui sont sur son territoire juridictionnel. Il pose le sel béni sur la porta ferana, de là la dénomination de Sal-pas (le sel sur le seuil), et asperge d'eau bénite les étables, pour que Dieu protège les habitants et le bétail de la maladie et des accidents malencontreux.

Autrefois, cette cérémonie était accompagnée d’un rite qui n’avait rien que de très décent, et très pittoresque. Dès l'entrée de la nuit, il se formait dans le village comme dans les divers baynats, des groupes de jeunes paysans qui, accompagnés, pour l'ordinaire, d'un instrument de musique, allaient chanter à la porte des maisons, et même des métairies de leur choix, ce que nous appelons : Los Goigs dels Ous. C'est par une vieille hymne à la Vierge que s'ouvre le concert. Vient ensuite un pot-pourri sur des airs simples, gais et gracieux (vulgairement appelés Cantarelles). On y entend avec plaisir des couplets qui expriment, dans un style naïf et parfois badin, des voeux multipliés pour la famille, soit qu'elle veuille donner des oeufs ou des boudins, du salé, quelques fromages ou de l'argent, choses toujours accordées de bonne grâce.

Les Goigs dels Ous est un des chants les plus caractéristiques qui existent encore en Roussillon. Si la rime de Cantarelles n'est pas toujours très riche, si elle manque même quelquefois, le style en est certainement vieux, ainsi que les idées. Le Vallespir les a héritées certainement du pays de Besalu, où il existe une église de Notre-Dame du Monde, Nostre Senora del Mon, dotée de quelques indulgences en 1539 ; et, chose étrange, c'est que cette désignation est appliquée dans des documents très anciens à Notre-Dame de la Sort. Or l'ancienne copie qui nous a fourni le texte chanté à Saint-Laurent de Cerdans porte en effet : Goigs dels Ous, en l’honor de la Verge Maria del Mon ; ils commencent par ces mots : En lo mon sou dotada.

Quant aux quatorze arbalètes dont il est fait mention dans les Cantarelles correspondant aussi aux quatorze Goigs dels Ous, elles nous rappellent les randonnées des anciens Catalans, de tras los montes, venant dans nos parages toujours armés d’escopettes et de ballestres : Set ballestres y ha parades, Y set altres à parar, Y una llansa bigatana, Per nos homes défensar.

Mais depuis longtemps nos quêteurs sont venus sans armes, et ceux qui les remplacent actuellement ne sont plus que des êtres inoffensifs et très pacifiques : enfants de chœur (escolanets), et sacristains, dont la quête est le seul but, la raplégua d’ous la seule ambition, pendant que le curé à qui ils feront une large part de leur butin, met à profit sa visite pour bénir ses paroissiens montagnards, et surtout réunir les petits enfants autour de lui, pour leur parler du bon Dieu et leur faire aimer et pratiquer la religion.

Hic dictis, commençons cette tournée.

A cause de la longueur du chemin, j’ai divisé mon itinéraire en trois étapes désignées par les aspects de la région où les métairies sont situées : lo terme, lo Riberal et lo Sola.

Lo Terme[1]

Parti avec mon sacristain, à 7h30, de Saint-Laurent, nous arrivons dix minutes après au Bach[2], propriété de M. de Lamer, véritable oasis pleine de fraîcheur, cachée dans une châtaigneraie, dans l'épaisseur de laquelle les chauds rayons du soleil d'été ne peuvent pénétrer, entourée de fontaines, de jets d'eau et coupée par un torrent aux eaux cristallines. Nous y sommes reçus très aimablement par le métayer Dabusy, originaire de Tapis, qui était en train de casser la croûte en compagnie de son épouse et de son jeune enfant.

Sur le même plan nous rencontrons le Mas Patiras, appartenant à Mme Normand. Je note sur mon carnet le nom et prénom du métayer : Jacques Fajolla, de Bajet. Il a trois petites-filles : Marie, Justine et Madeleine.

Nous franchissons un torrent, laissant à gauche une cascade et gravissons par une montée assez rude le mamelon où se trouve le Mas d’En Cours. On jouit de cette éminence d'une vue magnifique sur Saint-Laurent, dont on aperçoit toute la ville haute jusqu'à la chapelle de la Sort.

Nous trouvons là la famille Pujola, composée du père, de la mère, de quatre enfants : Marie, 18 ans ; Rose, 14 ans ; Marceline, 7 ans, et Jacques, 4 ans. C'est dans cette métairie qu'un ancien vicaire, M. l’abbé S., se remit d’une syncope qui lui était inopinément survenue en cours de route.

Les sangliers, les renards et les pigeons sauvages ont élu domicile dans ces parages, et leurs fréquentes incursions mettent les métayers aux abois. Nous signalons aux Nemrods de la contrée la présence de ces hôtes incommodes, afin qu'une battue en règle les éloigne pour longtemps de ces lieux fréquentés par les amateurs d’oronges, qui n’étant armés que du vulgaire couteau catalan, ne sauraient se défendre contre le pachyderme qui viendrait les attaquer.

Nous grimpons à travers l'encoignure schisteuse d'un ravin. Au milieu du torrent, nous admirons une pierre ronde comme un immense boulet de canon. Il est 9 heures quand nous arrivons au champ de Probedones. Nous avons déjà contourné le Mont Capel, qui se dresse à notre gauche, tandis qu'à notre droite monte vers le ciel le Puig del Torn et dans le fond la montagne de Bessaguda. La tour du château de Pradeils émerge à travers l'ondulation des rochers de Grillères. Mais voilà un torrent, beaucoup d'eau, nous pataugeons un instant dans la boue. Ici le terrain se régularise jusqu'aux Rocasses et lo Clot del Soldat, cimetière des soldats espagnols tués en cet endroit lors de l'invasion de 1793. Nous n'allons pas frapper à Probedones n°1, appartenant à M. Baux de Coustouges ; et nous nous hâtons vers le Probedones n°2, propriété de Mme Joséphine Ribes, de Saint-Laurent-de-Cerdans.

Nous rencontrons dans une cuisine enfumée la maladie, et presque la misère, sous la défroque d’un vieillard de 65 ans à moitié paralysé. Mon guide m'invite à manger un morceau, et tire du sac une boîte de sardines dont nous vidons le contenu dans une écuelle en terre. Tandis que nous sommes en train de faire honneur à notre frugal repas, arrivent trois petits enfants : un garçonnet de cinq ans et deux fillettes, l'une âgée de cinq ans et l'autre de un an, cette dernière portée dans les bras d'une robuste paysanne, une veuve de guerre de Saint-Juan de las Abedessas, récemment mariée au fils de la maison, Joseph Villa, natif de Massanet.

De Probedones nous admirons à gauche le Mont Capel, dont les flancs sont couverts d'une luxuriante végétation, ce qui le rend méconnaissable, puisque le versant qui regarde Saint-Laurent est complètement dénudé.

À droite le Pic du Falco nous nargue. Son oeil scrutateur ne nous quittera pas de sitôt ; il nous fait signe vers la Nantilla et le Roc de Cornell. Il domine de sa masse crochue tout le paysage et semble vouloir prendre son vol vers Massanet. Un sentier tapissé de mousse et bordé d'ajoncs se présente sous nos pas, comme l'allée fleurie d'un beau jardin. Nous étant assis, nous contemplons le vallon qui s'enfonce par des cercles successifs dans les lointains du Lampourdan, jusqu'à Rosas, jusqu'à la mer.

À la Nantilla se trouvent côte à côte deux métairies. L'une appartient M. Galy, de Saint-Laurent, l'autre à M. Giral, de Gérone. Le métayer de la métairie Galy s’appelle Michel Juanole, fils de Sylvestre et de Christine. Sa jeune femme est issue de la famille Fons, de Coustouges. Ils ont quatre enfants : Marie, 6 ans 1/2 ; André, 5 ans ; Graciette, 2 ans 1/2; Sébastien, 8 mois.

Le métayer du Mas Giral répond au nom de Pierre Moli. Il a deux grandes filles : Marguerite, célibataire, et Marie, veuve de guerre, qui a elle-même une petite fille de cinq ans.

« Voyez-vous, Monsieur le curé, cette bâtisse à cent mètres de notre demeure ? me dit la veuve de guerre. Elle est construite au-dessus d'el Roc de Cornell. C'est le fameux corral de Falgaronne, bien connu des contrebandiers. De tous temps, mais surtout pendant la guerre, ça été un lieu de trafic et une maison de dépôt ; très bien située en cet endroit, n'est-il pas vrai ? puisque d'ici nous apercevons le chemin qui sépare les deux frontières. »

J. Borralo

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BIBLIOGRAPHIE

Abbé J. BORRALLO, Revue mensuelle "Le Vallespir", 6e année, n°5, mai 1921. « Revue mensuelle, historique, archéologique, littéraire et religieuse des Pyrénées-Orientales. On s’abonne chez M. l’abbé J. Borrallo, curé de Saint-Laurent-de-Cerdans, Pyrénées-Orientales ».

 

Liste des propriétés mentionnées en 1921

Lo Bach

-         Propriétaire : M. de Lamer

-         Métayer : Dabusy, originaire de Tapis (Catalogne espagnole)

Mas Patiras

-         Propriétaire : Mme Normand

-         Métayer : Jacques Fajolla, de Bajet (Catalogne espagnole)

Mas d’En Cours

-         Propriétaire : (X - famille de Cours ?)

-         Métayer : Pujola

Probedones (n°1)

-         Propriétaire : M. Baux, de Coustouges

Probedones (n°2)

-         Propriétaire : Mme Joséphine Ribes

-          Métayer : Joseph Villa, natif de Massanet (Catalogne espagnole)

Métairie Galy

-         Propriétaire : M. Galy, de St Laurent de Cerdans

-         Métayer : Michel Juanole 

Mas Giral

-         Propriétaire : M. Giral, de Gérone (Catalogne espagnole)

-         Métayer : Pierre Moli 

Corral de Falgaronne

-         Ancienne bâtisse, lieu de contrebande à proximité de la frontière.

 

 
Notes de J. Borrallo

[1] Lo Terme. Cette région reçoit son nom de la petite rivière qui en est comme le point terminus et sépare le territoire de Saint-Laurent de celui d’Arles et de Montalba.

[2] Le Bach, Ubach ou Ovach, n’est autre que le latin Opacum (ombreux). C’est le côté exposé à l’ombre, c’est-à-dire au couchant.