Le Château de Jau : éclairage sur un domaine méridional au XIXe siècle

 

Château de Jau - Façade néoclassique - Pyrénées-Orientales

 

Au début du XIXe siècle, la métairie de Jau, située au nord du département des Pyrénées-Orientales, est la propriété d’une famille d’ancienne noblesse se partageant entre Paris, Perpignan et plus largement, le bassin méditerranéen. Avant d’être dénommé « château de Jau », ce domaine, situé à 25 km de Perpignan aux franges des Corbières, relève plus justement d’une lignée synthétisant toutes les tendances politiques et artistiques de son temps. Une généalogie brillante servant d’écrin à un domaine rural, et bénéficiant d’une notoriété remarquable.

 

Joseph de Canclaux (1778-1841), consul de France

Armoiries de Canclaux

Mentionnée au territoire d’Estagel et de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales, la métairie de Jau appartient au début du XIXe siècle à Joseph de Canclaux comme seul et unique héritier de ses parents. Ceux-ci la tenaient eux-mêmes de leurs aïeux « en vertu de titres extrêmement anciens » qu’il apparaît dès lors « inutile d’énoncer ». La généalogie de Joseph de Canclaux est toutefois connue. Né le 19 mars 1778 à Perpignan, Joseph comte de Canclaux, est par sa branche paternelle issu de plusieurs générations de « trésoriers de l’extraordinaire des guerres » tandis que par sa branche maternelle, celle des de Ros, il relève de l’ancienne noblesse catalane, bien en cour auprès des gouvernements successifs.

Dans les derniers temps de l’Empire, Joseph de Canclaux contracte une alliance matrimoniale avec la fille aînée d’un agent de change. En 1813, âgé de 35 ans, il convole en effet avec Aglaé Liottier, âgée de 19 ans, première fille de Sophie Gay et du courtier Gaspard Liottier. Signe d’intérêts équilibrés, le contrat de mariage est établi sous le régime de la communauté de biens auprès de notaires parisiens. Après la chute de l’Empire, Joseph de Canclaux apparaît engagé dans la défense des intérêts français : en 1820, il figure en effet comme consul de France « près les Etats-Unis des Iles Ioniennes ».

Cette expression désigne alors une entité territoriale réunissant un chapelet d’îles situées entre la Grèce et l’Italie, dont la situation géographique constitue un enjeu stratégique, notamment entre France et Angleterre. En 1809, à l’époque napoléonienne, les Britanniques occupent en effet les îles à l’exception de Corfou demeurée française, puis à la suite de la défaite de 1814, le traité de Paris les place sous étroit protectorat britannique. Sous la Restauration, le rôle du consul est de défendre les intérêts des ressortissants français, dont la domination commerciale apparaît alors bien compromise.

Elevé au titre de chevalier de la Légion d’honneur en 1821, Joseph de Canclaux est ensuite désigné comme consul à Nice (Sardaigne), où il rédige son testament en 1836. A la suite de son décès en 1841, à l’âge de 63 ans, le document est enregistré au tribunal de la Seine et déposé chez Me Froger Deschesnes, notaire à Paris. Le couple résidait alors dans la capitale, 33 rue de la Victoire. L’année suivante est établi par un notaire perpignanais l’inventaire de la métairie de Jau, à la requête d’Aglaé Liottier, veuve survivante du comte de Canclaux.

 

La métairie de Jau en 1842 : un domaine rural


Château de Jau - Partie rurale

Remaniée au fil du temps, la métairie située au nord des Pyrénées-Orientales se compose alors de deux entités différentes : d'une part, elle comprend notamment des bergeries et des granges, soulignant son ancienne vocation pastorale. Le site est par ailleurs dominé par une tour, rappelant ses origines médiévales. D'autre part, sur le vaste espace foncier restant à sa disposition, un nouvel habitat est en cours d’édification, témoignant d’une phase de modernisation des lieux.

Dans le détail, la métairie se compose donc de vastes bergeries, dont les deux premières sont contiguës et comprennent respectivement, l’une 300 bêtes à laine, l’autre, 218 béliers, brebis et moutons et la troisième, une centaine d’agneaux de l’année, sans compter les bêtes appartenant en propre aux bergers. La métairie dispose également d’une écurie pour mules et mulets, de charrues et charrettes, et d’un réduit pour les comportes d’olives qui, depuis leur cueillette, ont été pressées en huile.

Une cuisine a été installée au fond de la première bergerie qui servait autrefois de remise, tandis qu’à l’étage une pièce à vivre et à dormir comprend un lit, dix chaises, deux tables, une glace, une fontaine et des bassins. Des granges ou greniers à foin se situent au même niveau, l’un vis-à-vis de la chambre, l’autre au-dessus de la remise. Les autres pièces contiennent des objets appartenant aux bergers et grangers, ainsi que des cribles, du sel, des sacs de toile et des tentes.

L’ancienne construction dite « la tour », se compose pour sa part de deux étages dont l’accès est desservi par un escalier de pierre. Dépouillée de sa fonction défensive, elle mène désormais à une chambre pour les domestiques, ainsi qu’à une pièce attenante ou débarras, servant à conserver l’huile. Au second étage figure un grenier où sont stockés blé et haricots. La métairie et sa tour sont donc occupées par les fermiers et le personnel chargé de l’exploitation du domaine.

Au début du XIXe siècle, la fortune des Canclaux repose donc, pour sa partie roussillonnaise et provinciale, sur une économie de type agropastoral. En attestent le cheptel d’environ 600 têtes, les diverses cultures, sans oublier le rôle essentiel d’un canal d’arrosage permettant l’irrigation.

 

De la métairie au château viticole


Château de Jau - Création contemporaine

Toutefois, comme indiqué précédemment, l’inventaire de 1843 fait également mention d’« une grande bâtisse en construction destinée à servir de maison de maître », et dont l’élévation est à l’origine de la dénomination du « château de Jau ». Sans connaître précisément la chronologie des travaux, la maison de maître est en cours d’élévation dans les années 1840. En 1843 est en effet annoncée à Paris la mise en adjudication de la métairie, consistant en « maison de maître non encore achevée, chapelle, granges, bergeries, autres locaux d’exploitation et terrains attenants, le tout désigné sur le plan cadastral d’Estagel ».  

Plus largement, l’ensemble immobilier et foncier, augmenté des petites métairies de Raynal et de l’Andreu situées dans la commune de Cases de Pène, est acquis par Jean David Isidore Payre, chevalier de la Légion d’honneur, propriétaire à Narbonne. D’une superficie de 160 ha,  la propriété est cédée au prix de 126 000 francs, dont 97 000 francs pour le seul domaine de Jau. La construction de la maison de maître s’achève alors « dans un style néoclassique » donnant désormais « une allure plus noble à Jau  qui est rebaptisé château de Jau ».

Illustrant la mutation de l’économie traditionnelle au profit de la viticulture, le domaine devient en effet viticole, témoignant jusqu’à nos jours de cette nouvelle orientation économique. Par ailleurs, les propriétaires actuels du château, membres de la dynastie Dauré, négociants viticoles de grande envergure, poursuivent à compter de 1977 une politique de valorisation de l'art contemporain, dans le sillage de leurs lointains prédécesseurs.

 

Une lignée illustre des arts et des lettres

Sophie Gay - Femme de lettres - 1776-1852

Au XIXe siècle, la lignée de Canclaux-Liottier se distingue en effet par sa notoriété dans les arts et les lettres. Tenant salon fréquenté par les écrivains, musiciens, acteurs et peintres, Sophie Gay (1776-1852), dont Joseph de Canclaux est le gendre, est femme de lettres, romancière et musicienne. Sa fille aînée, Aglaé Liottier devenue comtesse de Canclaux, est la demi-sœur de Delphine Gay (1804-1855), elle-même amie d’enfance de Napoléon III, épouse de l’homme de presse Emile de Girardin (1806-1881). A Paris, le salon de cette dernière reçoit les principaux romantiques, dont Victor Hugo, Théophile Gautier, Honoré de Balzac, Georges Sand ou encore Juliette Récamier.

Décédé précocement, le fils aîné de Joseph de Canclaux et Aglaé Liottier fut pour sa part militaire. Agé de 13 ans lors de la vente de la métairie de Jau, le comte Jules Paul de Canclaux (1829-1904), fils cadet, reprend le flambeau de son père. Figurant sous le Second Empire parmi les diplomates français, il est nommé en 1880, ministre plénipotentiaire de la France auprès du prince de Serbie puis à Berlin. Au XIXe siècle, bien qu’ayant changé de mains, le château de Jau figure donc comme le symbole patrimonial d’une famille ouverte sur l’Europe qui, d’Aix-la-Chapelle en passant par Chypre et le Roussillon, porte au loin l’influence politique et culturelle de son temps.

Cette lignée de propriétaires et d’intellectuels s’enrichit en effet de branches latérales dont il convient de souligner la qualité. A titre d’exemple, dans le réseau familial figure Camille Enlart, petit neveu d’Aglaé Liottier, élève de l'école française de Rome, historien, archiviste, archéologue et photographe, auteur de nombreux travaux d’histoire de l’art. Une exposition au Musée du Louvre, département des sculptures, intitulée « Camille Enlart (1862-1927). Un Français en Chypre », lui a été consacrée du 26 octobre 2012 au 28 janvier 2013. Ainsi, par le biais d'une esquisse des anciens propriétaires du château de Jau, se dessinent des trajectoires convergentes, contribuant à la fois à une meilleure compréhension de l’arpentage culturel de l’Europe et soulignant les enjeux et le rayonnement de la Méditerranée.

E. Praca

 

Repères généalogiques

Présentation simplifiée des Canclaux au XIXe siècle

 

Première génération

Joseph Anne Luc Antoine de Canclaux (né en 1745), citoyen noble de Perpignan, époux en 1777 de Marie Carpétane Jeanne de Ros (née en 1751), propriétaire de la métairie de Jau, d’où :

Deuxième génération

Joseph comte de Canclaux (1778-1841), né à Perpignan, consul de France, promoteur du « château de Jau », époux d’Aglaé Liottier (1793-1880), d’où :

Troisième génération


Jules de Canclaux - Diplomate - Cliché 1880

Jules Paul de Canclaux (1829-1904), diplomate, époux de Louise Marie Boucher de Montuel (1841-1928). Le château  de Jau en cours de construction est vendu dans son enfance (1843).

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SOURCES et BIBLIOGRAPHIE

Renseignements sur demande.